Qui a dit que les romanciers français manquaient d’imagination ? Qui a dit que les romanciers français versaient un chouïa trop facilement dans l’autofiction complaisante et soporifique, en un mot, vaseuse ? Bon, ok, peut-être ai-je dit ce genre de choses, et je vais donc de ce pas proposer un contre-exemple, avant de m’en aller m’autoflageller dans une librairie gallo-centrée.
Mathias Enard a marqué les esprits lors de la rentrée littéraire de septembre dernier avec son nouveau roman, Zone, que d’aucuns qualifient de géniale bombe littéraire, et d’autres, à l’inverse, de totale imposture ; bref, un objet littéraire non identifié qui n’a pas laissé insensibles ceux qui l’ont lu, et aura probablement donné envie à certains d’entre eux, et j’en fais partie, de lire les précédents écrits de ce surprenant auteur.
C’est désormais chose faite. Je garde donc l’étonnant Zone pour une prochaine fois, et me concentrerai aujourd’hui sur La Perception du Tir, paru en poche (ed. Babel) en août 2008. Pourquoi évoquer ce roman plutôt que Zone ? Sans doute parce qu’il est : un, moins déroutant et certainement plus abordable que le dernier livre de Mathias Enard, et deux, moins cher, bôôôôôôôôcoup moins cher, format poche oblige – et ceci, j’en suis sûr, ne constitue pas un argument négligeable.
La Perfection du Tir, en quelques mots, c’est l’imperfection et l’humaine condition du narrateur, sniper de son état dans une guerre civile dont on ne sait où elle se déroule. Il tire, tue, sans trop savoir pourquoi, mais toujours avec professionnalisme, voire, parfois, un certain plaisir. Parfois inhumainement détaché, froid et insensible à ce et ceux qui l’entourent, il peut aussi se sentir totalement investi ; homme souvent sans colère apparente, celle-ci, lorsqu’elle se présente, peut se muer en véritable haine. S’il donne par moments l’impression d’être un mort-vivant, un mort en sursis, un pur automate incapable de ressentir la moindre émotion, il est à l’inverse parfois submergé par des sentiments qu’il ne peut contrôler : haine, peur, dégoût, solitude, pulsions meurtrières sexuelles (les deux parfois en même temps), amour, excitation, tendresse, incompréhension, envie d’aller jusqu’au bout, quelles que soient les conséquences. En d’autres termes, La Perfection du Tir, c’est une douloureuse plongée dans le quotidien froid et absurde d’un combattant ni bon ni mauvais et assumant en apparence pleinement ses actes et sa situation, mais de plus en plus paumé et englué dans les méandres de la visqueuse réalité qu’est sa vie de tous les jours.
Ce genre de thématique est tout sauf une nouveauté, me direz-vous. Certes. Sauf qu’un bon filon reste un bon filon, surtout lorsque la plume qui l’exploite est au-dessus du lot. Et en l’occurrence, l’écriture de Mathias Enard est prenante, habitée ; c’est tout à la fois minimaliste et expansif, sobre et déjanté, froid et passionné. Bref, c’est tout simplement brillant, fichtrement prenant, et bougrement bien écrit. Un vrai beau texte.
