Livre a priori culte en Suède depuis sa publication en 1980 et déjà traduit dans plus de vingt langues, Gentlemen paraît ce mois de février en France, soit... 29 ans plus tard. Superbe temps de réaction.
Entretien par mail, avec son auteur, Klás Östergren
Si je ne me trompe pas, on en est à la 24e traduction de Gentlemen. Vous avez donc désormais plus que l’habitude de voir ce roman publié dans un autre pays que le vôtre. Comment envisagez-vous la sortie en France de vôtre livre : avec le calme et la sérénité d’un auteur déjà reconnu et rodé, ou bien avec l’excitation et le stress d’un auteur qui verrait son livre traduit à l’étranger pour la première fois ? En d’autres termes, est-ce pour vous une simple routine ou un nouvel et excitant test ?
Je me demande comment la France va réagir à Gentlemen, bien que j’aie vécu quelques années en France et beaucoup voyagé dans ce magnifique pays. La France est un pays cher à mon coeur. J’y ai vécu des années magiques et vu des loups déguisés en agneaux (je parle des belles femmes françaises). Je ne suis pas vraiment nerveux mais plutôt impatient. À l’époque où ce livre a paru en Suède, je vivais à Paris, j’ai donc suivi le succès de Gentlemen à travers un regard très français, en quelque sorte. À Paris, je n’étais personne, ce qui était assez sain et agréable pour un jeune homme.
Tout de même, un premier roman traduit dans autant de langues est chose rare ; on vous imagine bien entouré...
J’ai de très bons agents, un réseau très efficace. Ils travaillent très efficacement à mes côtés depuis quelques années, ainsi qu’avec d’autres écrivains suédois. C’est très important. Un autre élément important est que Gentlemen est un roman extrêmement complexe et difficile à traduire. Cela demande du courage et un bon sens de l’humour, de la part du traducteur et de l’éditeur. Anna Gibson a, selon moi, effectué un travail absolument extraordinaire.
Une question qui vous aura sans doute déjà été posée des dizaines de fois : pourquoi avoir attendu plus de vingt ans pour donner une suite à Gentlemen ? Était-ce simplement l’envie de passer à tout autre chose ?
Je voulais faire autre chose. Les lecteurs ont pris ce livre pour une comédie alors que je l’avais écrit en pensant que c’était une tragédie. C’est pour cela que, malgré le succès, j’ai été un peu déçu.
Que pensez-vous de l’actuelle réussite, auprès de la critique et/ou du public en France, de différents auteurs venant de pays nordiques (Stieg Larsson en tête, bien entendu, avec l’hallucinant succès de sa trilogie Millenium, mais aussi, et dans un genre complètement différent, Arto Paasilina, qui est étudié dans de nombreux collèges et lycées français, ou encore, pour revenir au "polar", Henning Mankell, Arnaldur Indridason, etc.) ?
Le succès littéraire récent de certains écrivains suédois a été tout à fait inattendu. En particulier quand cela concerne les polars qui sont considérés chez nous comme simplement divertissants. Les artistes et écrivains suédois n’ont jamais été considérés comme des "entertainers" (des amuseurs, des comiques). Peut-être cela redorera-t-il notre blason.
Comment vous situez-vous par rapport à l’actuelle scène littéraire suédoise en particulier, et nordique en général ? Vous sentez-vous impliqué ? Pour le dire autrement, avez-vous l’impression d’appartenir à une famille littéraire en particulier ?
Non, je ne pense pas appartenir à aucune scène littéraire. Que ce soit en Suède ou ailleurs. Pour moi, écrire est un acte solitaire. Il doit l’être. Il y a toujours un contexte à prendre en compte mais je pense que les écrivains se considèrent toujours comme étant uniques et indépendants. Je préfère lire ce que font mes collègues. C’est une manière sûre d’éviter toute déception. Les mauvais auteurs peuvent être sympathiques, alors que les bons écrivains peuvent être tout à fait désagréables.
Quelques questions pour en apprendre un peu plus sur vos goûts. Vous êtes musicien, et dans votre livre vous évoquez notamment Bob Dylan. La musique a- t-elle pour vous une place à part ?
Peut-être devrais-je clarifier la question de ma carrière musicale une fois pour toutes. C’était il y a très longtemps. Je jouais du saxophone et j’en jouais si mal que les oiseaux tombaient raides morts du ciel. Bien que je me sois toujours senti connecté à la musique d’une manière ou d’une autre, je pense que c’est un point commun entre tous les écrivains nés après la Seconde Guerre Mondiale. C’est tout à fait naturel pour moi de parler de musique dans mes romans, d’avoir une bande originale à toutes mes histoires, juste pour le plaisir. J’aime des artistes comme Brel, Ferré, Gainsbourg… entre autres… J’écoute vraiment de tout, je suis un mélomane hétéroclite. C’est d’ailleurs assez agréable lorsque le reste de la famille apprécie les mêmes artistes que moi, et j’ai la chance d’avoir quatre enfants qui aiment Glenn Gould et Keith Jarrett.
Vous êtes par ailleurs scénariste pour la télévision et le cinéma. Et j’ai trouvé Gentlemen précisément assez "visuel" : on se représente facilement les scènes vécues par les personnages. Sentez-vous une influence particulière du cinéma et de la télévision dans le processus d’écriture de vos romans ?
À travers les années, j’ai beaucoup écrit pour la télévision. Des séries dramatiques, la plupart du temps. C’est un autre genre de travail : rapide, beaucoup de dialogues, et parfois très bien payé. Mais en fin de compte, c’est un travail assez ennuyeux car tout ce que j’écris doit être réalisable avec la caméra. On dit que le cinéma est le média du rêve, c’est n’importe quoi, à moins d’avoir des rêves très limités. Quoi qu’il en soit, les résultats ont été assez satisfaisants car j’ai eu la chance de travailler avec de bons réalisateurs. Pourtant, au bout d’un moment dans le milieu de la télé et du cinéma, la solitude et les délices de l’écriture romanesque me manquent. Le roman long et lent est, comparé à d’autres formes de narration, illimité. Peut-être l’essence même du roman est-elle la liberté...
