"De temps à autre, le mal gronde au cœur de l’homme, hurle de toutes ses forces[...]" Enver Puska
"La guerre que l’on menait contre les hommes et la culture devint alors également une guerre contre l’Histoire" Velibor Colic
Lorsque les premiers avertissements sérieux d’une guerre civile généralisée se font entendre à l’été 1991, je suis sur les bancs de classe. Je me souviens très bien, la rentrée effective n’avait pas encore eu lieu et je planchais sur un problème d’algèbre linéaire, une triangularisation de matrices... Je n’arrivais pas à m’y mettre, je bloquais. J’avais en tête les images suggestives et menaçantes de soldats, habillés des vêtements bleu nuit (si je me rappelle bien) de l’armée fédérale yougoslave, qui pointaient leurs canons sur une ville, du haut des montagnes. Le sang avait déjà commencé à couler.

Pourtant ce n’était que le prélude d’une
incroyable période de feu et de mort, là-bas en Croatie
et en Bosnie-Herzégovine et qui ne s’est terminée
qu’en 1999 avec la Guerre du Kosovo. Plus de 200 000 personnes
y ont perdu la vie. C’était à mille bornes de
chez nous et il y a moins de dix ans. Lorsque la France pataugeait
dans la crise économique, l’armée serbe se rendait
responsable de ravages incroyables au nom de l’idéal
Grande Serbe : « un territoire où il y a un serbe est
serbe ». Comme un air de déjà vu.
On dit que la guerre civile est la pire des guerres (en comparaison de quoi ?). En tous cas là-bas, le ciel est encore rouge et quand on écoute attentivement le bruit du vent, on entend des plaintes sourdre des abysses.
Ceux qui ont vécu, malheureusement, cette guerre, ne peuvent pas oublier. D’ailleurs ils ne le doivent pas. Déjà, ils doivent nous expliquer ce qui s’est passé parce que nous n’avons rien vu.
Les deux ouvrages susmentionnés traitent de la guerre de Bosnie Herzégovine. Tous les deux mélangent faits et récits. Ils sont indispensables.
Dans "Pierres Tombales", Enver Puska raconte l’histoire d’une unité de choc dont seul le leader Ibrahim s’en est sorti vivant et qui est le narrateur. Cet homme qui a vu mourir dans ses bras ses compagnons ne trouve plus sa place dans la société. Les instants qu’il a vécu lui ont révélé le sens intrinsèque de son existence, de l’existence. Hanté par les morts qu’il a vu, il ne peut plus vivre dans notre monde qui a enterré ce sens très profondément, pour qu’on l’oublie. Le récit raconte son combat pour essayer de continuer.
"Les Bosniaques" de Velibor Colic est un texte terrible, lourd, sorte de chroniques nécrologiques. « Les serbes ne sont pas tous les mêmes » mais les délires meurtriers des tchetniks doivent être rapportés et condamnés.
"Puisse le Seigneur, dans sa miséricorde, préserver notre petit peuple [les bosniaques] de l’anéantissement(1) total."
Eh oui, nous en étions là.
Et pendant ce temps-là chez nous : "Jusqu’où va-t-on descendre ?" (Alain Soral)
