Préface de Serge Halimi.

Comme le titre l’indique, paru initialement en 1986, le livre de Hocquenghem est un pamphlet qui vise en particulier les intellectuels ralliés au pouvoir sous la gauche en 81. En effet, sous prétexte de pragmatisme, nombre d’entre eux ont troqué leurs hardes de révolutionnaires pour le costume de courtisan institutionnalisé par le pouvoir. C’est ainsi que l’on pourrait résumer cette Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, œuvre d’un homme disparu prématurément à l’âge de 41 ans.

Dès le départ, nous sentons en Hocquenghem un juge qui a refusé toute compromission, tout abandon des idéaux de mai 68. Oui, il y a chez cet auteur un besoin de refuser l’abjuration collective d’une utopie, parce que cette dernière n’est plus dans l’ère du temps. Un refus ferme qui se résume en un véritable acte morale.

Pour Hocquenghem, le revirement, ou plutôt le reniement comme il l’appelle plus souvent, des héritiers de Sartre, qu’il s’agisse de Serge July, fondateur du journal Libération, ou d’André Glucksmann, intellectuel passé de l’apologie de la résistance devant l’autorité à l’appui sans faille du gouvernement mitterrandien, est un tel scandale qu’il ne pouvait agir autrement.

Bref, l’entreprise de Guy Hocquenghem est démolition des hommes qui donnent  une caution intellectuelle ou éthique au pouvoir quel qu’il soit. Mais pour cela, il sait qu’il doit faire preuve, non pas seulement d’un geste de bravoure, mais de style afin de bien montrer, par la beauté des mots et l’acuité de l’intelligence, la médiocrité crasse de ses adversaires : "moi, je crois au style, donc, d’une certaine façon à l’Art".

Et il y parvient, n’hésitant pas à s’en prendre à Pascal Bruckner ou Bernard-Henry Lévy, dressant de chacun un portrait qui correspond encore aujourd’hui à celui connu par nos contemporains. C’est cela qui rend cet essai si important : la plupart des attaques concernent des individus qui détiennent encore le haut du pavé dans les journaux, dans l’édition et la télé. Son réquisitoire montre que, depuis le début des années 80, les choses n’ont guère changé, comme si l’intelligence était finalement recluse en France. Car, depuis la pamphlet de Hocquenghem, les ouvrages dénonçant la mainmise de quelques bélîtres sur le pouvoir intellectuel se sont succédés (je pourrais citer, par exemple, Les Piètres Penseurs de Dominique Lecourt).

Heureusement, Guy Hocquenghem ne se contente pas de vitrioler des Bernard Kouchner, Brice Lalonde ou Régis Debray. Au fil des pages, des éléments d’explication apparaissent. Par-delà la veulerie, l’arrivisme ou le manque d’imagination de certains, Hocquenghem peut déclarer : "Ce n’est pas la droite, c’est le gauchisme qui a tué le parti communiste, et discrédité la gauche pendant dix ans après Mai 68, par un long travail de sape".

Certes, l’acte de décès de la gauche remonte certainement plus loin. Tout d’abord, il y a l’orthodoxie du parti socialiste définie dès le début du XXème siècle par ses dirigeants européens tels que Karl Kautsky et Jean Jaurès.  Pour ceux-ci, ils fallaient poursuivre la lutte des classes dans le cadre des institutions bourgeoises, c’est-à-dire dans le respect de la démocratie représentative (pour plus d’informations, je renvoie le lecteur au livre devenu introuvable de Karl Kautsky et intitulé Parlementarisme et socialisme, l’ouvrage comportant également une préface de Jean Jaurès).

Face à cette opposition qui confinait au conservatisme, le communisme a pu apparaître comme la seule alternative sérieuse au système libéral. Or, il semble que le communisme a connu son déclin avec la mort de Staline.

Donc, je ne crois pas que la génération des renégats, celle des gauchistes ralliés à la fin des années 70 au pouvoir, soit la seule responsable de la fin du parti communiste. Au contraire de Guy Hocquenghem, je pense même que le discrédit de la gauche a commencé avec la remise en cause du communisme soviétique par les intellectuels tels que Sartre. À ce moment-là, sans capacité de proposition de rechange, la gauche était condamnée à accepter ce qu’elle abhorrait, soit le capitalisme. D’où le gauchisme qui a seulement permis d’achever l’entreprise d’élimination du communisme, et puis tout ce discours anti-totalitaire qui se ramène, comme l’a bien compris Hocqhenghem, à l’acceptation des thèses libérales défendues depuis des décennies par Raymond Aron.

Des hommes comme Guy Hocquenghem pouvaient apparaître bien seuls dans les années 80, et ils le sont, hélas, aujourd’hui encore. N’ayant guère d’autre projet politique qu’un anarchisme refusant à la fois l’autorité et le militarisme, Hocquenghem a toutefois suffisamment de force intellectuelle pour démontrer la vacuité propre au système et à ses thuriféraires.

Je me sens en accord avec lui lorsqu’il condamne l’institutionnalisation de l’art représentée par Jack Lang, alors ministre de la culture sous Mitterrand. L’art est une douleur, et ne doit jamais choisir la facilité par un financement quelconque du pouvoir. Le danger pour tout artiste est de perdre contact avec la vie, de perdre l’inspiration.

Enfin, je ne puis terminer ma chronique sans reconnaître le plaisir que j’ai ressenti à une telle lecture. Non seulement Guy Hocqhenghem écrit avec art, mais il a, comme il le confirme à plusieurs reprises dans cette Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, un inépuisable sens de l’humour qui est le pendant de cette volonté sincère d’en découdre avec l’innommable.