Isidore Ducasse, sous le pseudonyme du Comte de Lautréamont, publie en 1869 "Les Chants de Maldoror", l’épopée en prose de son double, héros énigmatique, qui incarne la dualité inhérente à l’âme humaine, dont les vaines aspirations profondes, notamment la recherche du sens de la vie dans une fusion harmonieuse et romantique, au sens premier du terme, avec le monde débouchent sur le néant.
L’inassouvissement des désirs profonds, de jouissance, de connaissance et de puissance, aboutit à une angoisse existentielle qui ne peut être combattue que par la violence tragique. Désespéré, l’homme se mue en être protéiforme, symbole infernal, pour parcourir le monde et l’envahir de sa violence vengeresse.
Lautréamont exorte : "Qui ouvre la porte de ma chambre funéraire ? J’avais dit que personne n’entrât. Qui que vous soyez, éloignez-vous !." Erik Friedlander, musicien de jazz célèbre et violoncelliste émérite dans le domaine de la musique créative improvisée, a désobéi.
En effet, le producteur Michael Montes lui a proposé des extraits de cette oeuvre étrange et sombre, héritière du libertinage lunaire de Sade, du mal de vivre de Musset, du spleen baudelairien et précurseur allégué et revendiqué par les surréalistes, pour des improvisations solo au violoncelle.
Exercice ô combien périlleux et ce à plus d'un titre. D'une part, des improvisations enregistrées live en une seule prise, sans bis repetita, pour un instrument multiphonique qui arracherait des larmes aux pierres tout en étant souvent taxé de lugubre et qui nécessite une maîtrise absolue.
Périlleux, d'autre part, quant à la démarche intellectuelle très conceptuelle, celle de la traduction musicale d'une oeuvre littéraire qui effectuée ex abrupto sans connaissance antérieure de ladite œuvre s’inscrit donc dans le domaine très subjectif du ressenti immédiat.
Périlleux enfin pour l’auditoire non averti. Il est clair évidemment que cet album à la frontière des musiques expérimentale, méditative, jazz et classique, n'est pas à mettre entre toutes les oreilles. A noter qu'il sort chez Brassland label qui a du flair (label qui a signé The Clogs).
Mais challenge réussi pour Erik Friedlander qui nous offre une musique vivante, épurée, en communication parfaite avec le sujet proposé, et nous livre toutes les performances dont il est capable avec son archet.
En ouverture, avec "May it please heaven", première phrase du premier chant de Maldoror, Friedlander fait résonner une sorte de corne de brume résonnant dans le néant, appel au ciel, suivi de pizzicati saturés pour terminer à nouveau par un son lugubre pour annoncer les pages sombres et pleines de poison.
Notes égrenées, frappées, tirées, grattées, lancinantes, dans "One should let one’s fingernails grow" pièce brillante et nerveuse, pour dépeindre la douleur de l’enfant martyr ou le coeur qui bat sous la déliquescence de la chair "I am filthy".
Des notes triturées à l’extrême, au bord de la rupture ou stridents comme celles d’un violon pour le bref morceau sur la folie, échappatoire au désespoir de la jeunesse passée de "Here comes the madwoman" qui s’achève sur une note brisée ou une note ouverte dans "A sewing machine and an umbrella" à la manière de Satie.
Mais aussi morceaux aux sonorités plus classiques pour accompagner les chiens furieux dans "The wind groans", la complainte sur le spleen de la jeunesse passée de "The palace of pleasures" ou l'émotion lyrique du soulagement éprouvé au lever du jour "He contemplates the moon".
Par ailleurs, Friedlander a su traduire l’émotion de l’élève en sciences que fût Lautréamont dont l’influence transparaît dans son ode aux mathématiques" O stern mathematics" calme, presque reposante mais insidieuse, ou faire preuve de la plus grande virtuosité pour produire des sonorités de violon et restituer la description très géométrique de Lautréamont des vols tourbillonnants d'étourneaux "Flights of starlings".
Sublime...
