Commençons par un thé, sur les conseils de Gérard Soeteman, scénariste du réalisateur Paul Verhoeven. Le Festival International du Film, alias Entrevues, s’est projeté dans les salles obscures de Belfort du 22 au 30 novembre 2008. Ca vous fait une belle jambe, je sens bien. Gardez les toutefois bien en l’air, vos jambes.

Couvrir un festival comme Entrevues n’est pas chose aisée, on peut même affirmer que l’exercice est périlleux et affaire de choix. Le cinéma est affaire de choix. Devant une telle affiche, sorte de cohabitation entre la géographie d’un jeune cinéma créateur et la projection de son histoire, mon choix s’est porté sur les jeunes réalisations des films en compétition.

Plus de 35 heures (ça en fera sourire), quelques 33 films visionnés, courts et longs de documentaire ou fiction sont le prix à payer pour ce shoot de plaisir, cette manne à s'initier, à comprendre, à anticiper. Au-delà de cette comptabilité anecdotique, les belles expressions toutes faites ne manquent pas pour souligner l’excellence de la programmation de ce festival, mélange des genres, richesse des contenus, diversité narrative. Quoi qu’en disent les sélectionneurs, Entrevues s’affiche comme un formidable territoire de découvertes et d’aventures qui offre au public une vaste palette de produits hautement qualitatif, à contre courant des tendances productivistes actuelles. Les tarifs sont plus qu’abordables (chômeurs, bougez-vous le cul, 5 euros le pass pour la semaine), les mobiles sont donc minces pour ne pas en profiter à son rythme. Ainsi dessinés les contours du flacon, j’en passerai à l’ivresse.

La lecture du palmarès samedi soir renforce la cohérence, la pertinence et la respiration de ce fil conducteur. Vous retrouverez les prix attribués en fin d’article car je vous parlerai plutôt des coups de cœur qui ont rythmé ma semaine.

Si l’on devait tracer une ligne commune à ces films, la fuite, la quête, la recherche sur le corps, le sien ou celui de son voisin en seraient les composants essentiels.

A l’image de Une nouvelle ère glaciaire de Darielle Tillon, long métrage en deux actes qui retrace le parcours d’un jeune homme à la recherche de son frère disparu jusqu’en Bulgarie. Le film débute par une fin de saison sur la côte normande, un vide à remplir, une angoisse de l’inconnu et se poursuit par une quête désespérée en terre hostile. Le désarroi du personnage principal, interprété par Mélaine Lebreton est souligné par une animalité et un rapport dépouillé à la nature où les dérives symboliques ne sont jamais très loin. Ce jeune cinéma français n’est pas sans me faire penser à Andalucia d’Alain Gomis (prix du public Entrevues 2007), où la mise en scène se construit autour d’une recherche poétique, comme si la fuite n’était finalement qu’un prétexte pour mieux se retrouver.

De fuite, il en est aussi question dans Gabbla (Inland) du franco-algérien Tariq Teguia (Grand prix du jury Entrevues 2007 pour Rome plutôt que vous) qui en explore toutes les lignes dans un road-movie cosmique au cœur de l’Algérie, un film contemplatif qui se déroule au rythme du personnage principal, géomètre, et de sa rencontre avec une jeune immigrée africaine. Leur évasion intellectuelle se meut en équipée saharienne ou la géographie physique semble rejoindre la topographie humaine, où de longs plans fixes contrastent avec des réflexions politiques animées, où la respiration musicale s’accorde avec l’éblouissement d’une errance infinie. Un film exceptionnel et sublime qui souligne le dynamisme et la créativité des jeunes cinéastes issus du maghreb. A voir, absolument.

Le cinéma indépendant américain, bien représenté dans cette 23ème édition, nous a offert trois longs métrages. Prince of Broadway de Sean Baker (Prix du public 2008) qui narre le quotidien d’un rabatteur new-yorkais joignant les deux bouts en écoulant des fins de série d’articles de marque dans une arrière boutique. Sa vie est bouleversée par l’arrivée d’un bébé dont une femme lui impose la garde. Drôle et attendrissante, cette production hyper réaliste (les comédiens sont de vrais rabatteurs, le réalisateur a véritablement infiltré le milieu) invite aussi à découvrir la situation des immigrés noirs américains et leurs difficultés quotidiennes. Prince of Broadway a tout d’un grand film et Sean Baker ne devrait pas rester inconnu bien longtemps…

On reparle de la couleur de peau dans Medicine For Melancholy, premier long métrage de Barry Jenkins où s’articule une réflexion autour de la rencontre de deux jeunes noirs californiens et de leur errance dans San Francisco pendant 24 heures. Plus que la naissance d’une histoire d’amour, le réalisateur cartographie la ville en interrogeant ses personnages sur leur condition de jeunes noirs intégrés et leurs préoccupations face aux regards et à l’insouciance de la jeunesse blanche. Réalisé entre amis avec un budget minime de 20000 dollars, Medicine For Melancholy découvre un Barry Jenkins largement influencé par Claire Denis, deux comédiens (Wyatt Cenac et Tracey Heggins) au jeu parfaitement juste et à l’émotion appuyée par une bande sonore qui trace les contours d’une histoire simple sans artifices.

Pour refermer la page américaine de ces fictions longues, notons la performance d’Eléonore Hendricks, prix d’interprétation 2008 dans The Pleasure of Being Robbed de Josh Safdie, autre errance solitaire d’une comédienne qui nous ouvre très humblement les portes de son intimité à travers le rôle d’une jeune femme un peu paumée, dont la distraction est de dérober des objets pour mieux s’approprier la personnalité de leurs propriétaires. Josh Safdie signe un film marginal, naïf mais intelligent, à la frontière entre le réel et l’irréel, drôle et émouvant.

Et nous sommes souvent invités dans l’épaisseur de la programmation à transgresser ces frontières, lignes mouvantes où s’entremêlent les genres, fictions réalistes aux saveurs documentaires où documentaires construits sur les bases d’œuvres fictives. Bojena Horackova, réalisatrice tchèque dont l’essentiel de la carrière est française, flirte ainsi avec les genres en peignant dans A l’est de moi un diptyque sincère et authentique sur l’exil en France d’une jeune fille tchèque et les méandres des pays de l’est aujourd’hui. Deux trajectoires, deux choix, deux visions de la liberté traduites par l’arrivée à Paris de Marta (Patricia Chraskova, brillante) à 17 ans et les interviews d’habitants de l’Est quelque part avant Moscou. D’illusions en désillusions, de strip-teases en hommes de passage, la liberté se paie cher à Paris mais le retour n’est plus envisageable. Pour ceux qui sont restés au pays, attachés à leurs racines, les mystères de l’ouest s’expriment par l’évocation de ces filles disparues, par le confort du quotidien contre l’inconfort de l’inconnu.

A l’est de moi illustre parfaitement la richesse des pratiques narratives, empruntées à tel ou tel genre et adroitement digérées. Dans cette perspective, les films documentaires présentés en sont l’éblouissante définition.

Dans California Company Town, l’américaine Lee Anne Schmitt énumère très sobrement les noms de villes californiennes, vidées de leur contenu et de leurs habitants, vaisseaux fantômes abandonnés à l’avantage d’autres horizons. Par une succession de plans fixes sur une voix off, la réalisatrice photographie avec beaucoup de pudeur ces paradis utopiques ou industriels délaissés par leurs créateurs et dans lesquels une seule compagnie insufflait l’activité, qu’elle soit économique, culturelle, intellectuelle. Un certain déclin accompagné par des plages radiophoniques d’époque, des photos d’archives, comme pour mieux souligner la faillite d’un système, de notre système. Si le film peut sembler parfois un peu long, c’est pour mieux simuler la patience. Il n’est pas utile de se presser pour disséquer les terminaisons nerveuses de ces corps urbains sans vie dévorés par un cancer. Dans son dernier chapitre, Lee Anne Schmitt nous dépose dans la ferveur de Silicon Valley et invite le spectateur à se retourner dans un miroir  et à se regarder les yeux dans les yeux.

On retrouve cette culpabilité dans Pétrole de Cedric Putaggio qui pose la question des limites de nos modes de vie. Trente ans après la catastrophe de l’Amoco Cadiz, les métaphores visuelles du réalisateur et les non-dits se confrontent à l’innocence d’un enfant et à la délicate sérénité de notre environnement. Des virgules poétiques autour de l’eau, du vent dans les hautes herbes introduisent avec douceur ce sentiment de responsabilité et de devoir. De mémoire, d’éducation. Un chef d’œuvre de maîtrise à l’image de ce linceul blanc oublié dans l’eau sombre d’un lavoir. On y apprend également que dans les trois années ayant suivi le naufrage, la pêche de crevettes et homards fut très abondante en raison des nombreux organismes vivants et animaux exterminés par la marée noire : de la nourriture pour d’autres espèces.

De la même manière et sans quasiment jamais les filmer, Andrei Schtakleff et Jonathan Le Fourn réalisent un très beau film sur les réfugiés de Calais en attente d’un espoir au Royaume-Uni, après la fermeture de Sangatte. L’exil et le royaume se raconte à travers quatre personnages calaisiens et leur combat quotidien pour la dignité de ces exilés sans papiers. Avec beaucoup de liberté dans le scénario, les réalisateurs mettent l’accent sur la solidarité qui découle de la proximité des calaisiens et des réfugiés. Une solidarité tacite parfois, franchement militante d’autres fois. Et pour bien mettre à l’honneur les sujets de ce film, nous sommes gratifiés d’une partie de danse émouvante entre réfugiés, dans la pénombre et les buissons de leur planque à ciel ouvert, comme s’il ne restait plus que la dynamique du corps pour entretenir l’espoir.

Dans mes nombreuses rencontres documentaires de la semaine, Seeds of Summer et Gaza, Souvenirs (prix du public 2008) ont particulièrement retenu mon attention. Pour leur complémentarité d’abord et par la capacité des cinéastes à s’infiltrer dans l’intime. Dans le premier, Hen Lasker suit des jeunes filles israéliennes de 18 ans pendant un entraînement au combat de 66 jours. Le contraste entre les préoccupations de ces adolescentes et la violence de la guerre est saisissant. Une forme de Naissance des pieuvres version service militaire.

De l’autre coté du mur à Gaza, Samuel Albaric nous transporte dans la ferveur de ses marchés et ses échoppes, dans la chaleur d’une cellule familiale ou dans l’animation de ses plages. On rit, on chante, on enterre ses Martyrs. La guerre est proche mais la résignation n’entrave pas la vie dans la bande. Depuis le tournage et le Hamas, la situation a changé, la vie à Gaza est beaucoup plus difficile.

Enfin, un trait d’union entre flottements et courses effrénés peut associer les films suivants : Death In A Modern Day Finland d’Antti Lempiainen, Expired de Davy Chou, Je flotterai sans envie de Frank Beauvais, Miraslava de Roberto Santaguido, Aka Ana d’Antoine d’Agata (prix du Jury documentaire 2008),  ou dans la catégorie fiction Silencio de Sivaroj Kongsakul, Sois sage, ô ma douleur de Damien Manivel, HOM de Frank Vialle (prix du court métrage français).

Des exceptions narratives où le rythme s’impose, visuel et sonore, bousculant les certitudes, déviant la norme.

Love You More de Sam Taylor-Wood rafle assez naturellement le grand prix du court métrage de fiction étranger et le prix du public court métrage. Un film intense de 15 minutes autour d’un couple de jeunes et d’un disque des Buzzcocks, brûlant de désir comme une foudroyante envie d’aimer. C’est beau la jeunesse, restons jeunes.

Jusqu’où sont jeunes nos vieux, c’est la question que se pose Mike Brune dans The Adventure, ovni onirique réunissant dans une rencontre improbable un couple de personnes âgées et un mime. L’action qui se déroule dans un propret parc forestier est un dialogue impossible et absurde, un écart de langages entre le geste et la parole.

Ces deux derniers films se distinguent particulièrement par leur finesse et leur créativité, la rigueur de leur réalisation, la justesse de leur interprétation.

Cet article non exhaustif n’a pas pour ambition de cerner les limites de l’évènement Entrevues, puisqu’elles sont bien au-delà de nos capacités.

Il a fallu choisir de ne pas s’immerger dans l’œuvre intégrale de Yousry Nasrallah, réalisateur et assistant de Youssef Chahine, de peu se pencher sur celle de Paul Verhoeven, éclairée par son scénariste Gérard Soeteman et le comédien Thom Hoffman, de ne pas rencontrer les comédiens Edith Scob et Michael Lonsdale autour de leur hommage, de ne pas participer aux chantiers autour de La Mort aux trousses ni de se replonger dans les quarantes ans de la Quinzaine des Réalisateurs… Pourtant, la thématique Pourvu qu’on ait l’ivresse... n’a cessé de m’habiter, des premières projections jusque tard dans la nuit aux afters du festival.

Si j’ai choisi de me focaliser sur le jeune cinéma en compétition c’est aussi pour interpeller et éclairer d’un projecteur l’existence d’autres formes cinématographiques, audacieuses, inventives et subtiles, ouvrant de nouvelles voies lorsque le conformisme ambiant se tire une balle dans le pied.

Catherine Bizern (directrice artistique du festival) et son équipe l’ont bien compris en offrant l’opportunité "aux jeunes cinéastes inconnus aujourd’hui de participer au cinéma reconnu de demain". Cette résistance à l’uniformisation galopante n’est pas l’apanage d’une caste d’intellectuels avertis, elle est la responsabilité de chaque individu dans sa société, comme le souligne habilement Tariq Teguia dans Gabbla.
Lorsqu’on nous tend une perche, sachons la saisir.

Alors Entrevues, festival underground ?

Palmarès 2008
Jury des films de fiction
Grand Prix du long-métrage de fiction : Le Chant des oiseaux de Albert Serra (Espagne)
Grand Prix du court-métrage français : HOM (Heart of Mine) de Franck Vialle
Grand Prix du court-métrage étranger : Love You More de Sam Taylor-Wood (Royaume-Uni)
Prix Janine Bazin (prix d’interprétation) : Eleonore Hendricks, The Pleasure of Being Robbed

Jury des films documentaires
Grand Prix du long-métrage documentaire : Aka Ana de Antoine d’Agata (France)
Grand Prix du court-métrage documentaire : Je flotterai sans envie de Frank Beauvais (France)

Jurys fiction et documentaire
Prix du film français : Je ne suis pas morte de Jean-Charles Fitoussi

Prix décernés par le public
Prix du long-métrage de fiction : Prince of Broadway de Sean Baker (Etats-Unis)
Prix du court-métrage de fiction : Love You More de Sam Taylor-Wood (Royaume-Uni)
Prix du documentaire : Gaza, souvenirs de Samuel Albaric (France)

Prix One + One
Pink de Alexander Voulgaris (Grèce)
Mention spéciale à Je flotterai sans envie de Frank Beauvais (France)