"Si je m’adresse à vous de la sorte, c’est seulement parce que je vous imagine un peu semblable à moi, comme quelqu’un qui vit surtout en imagination or tôt ou tard se produit la confrontation avec la vie, avec l’expérience, et cela ne manque pas de nous bouleverser. En imagination, les choses semblent plus faciles à affronter, nous pouvons élaborer un  million de solutions sans peur de perdre notre dignité ou de trahir nos objectifs. Dans la vraie vie, nous sommes presque complètement terrassés, et nous nous rendons compte que nous sommes en tous points pareils aux autres, que rien ne nous distingue vraiment. Nous devons diminuer nos attentes, apprendre comme tout le monde l‘humilité et évoluer à partir de là."

Ces propos qui sont destinés à Mamo, personnage central de ce roman, auraient tout aussi bien pu sortir de sa propre bouche. Ils sont illustrés par un événement lequel marqua l’adolescence de Mamo et de son frère jumeau Lamamo. En tuant le chien de la vieille sorcière, car ils voulaient avec les larmes de la bête pénétrer le monde des esprits, les deux frères se frottent pour la première fois de leur vie au réel. Or, l’imagination absolue ne peut conduire pour l’un et pour l’autre qu’à une impasse. S’imprégner les yeux des larmes du chien conduisit Mamo à subir une infection oculaire, tandis que Lamamo lui-même victime de ladite infection tomba, d’autre part, d’un flamboyant pour se faire une vilaine fracture.

Bref, La Mesure du Temps de Helon Habila est l’histoire ou plutôt les histoires des habitants de Keti, ce village nigérian comme centre de cette tragédie humaine, même si l’espoir n’en est point absent. Mamo, en proie comme sa mère morte en couches à une maladie du sang, est un enfant chétif qui survit finalement malgré les fièvres multiples et la fatigue. Il est, en effet, un survivant dont le but dans la vie sera d’écrire, à l’exemple de Plutarque, les vies des êtres qu’il a côtoyés ou qui ont marqué de leur empreinte l’existence de son village. Il ne s’agit pas de faire encore une fois le procès du colonialisme ou de dresser un réquisitoire contre ses contemporains. Non, La Mesure du Temps raconte l’humanité dans sa complexité, fixe le portrait de personnages qui donnent une densité certaine à cette œuvre particulièrement riche en détails et éléments autobiographiques marquants.

Outre Mamo, la tante Marina, l’oncle Iliya, le cousin Asabar, il y a ce père, Lamang. Ce père que les deux frères jumeaux ont dès le départ détesté en raison du manque d’amour, de ce désintérêt pour cette mère décédée à leur naissance. Ce père qui n’a pour but dans l’existence que son intérêt immédiat, que ce soient les affaires ou ses activités, plus tard, en tant que chef politique. Bref, ce père qui est un parfait mégalomane et s’entoure de veuves plus ou moins belles s’acharnant à flatter son ego. N’est-il pas connu à Keti pour être le roi des femmes ? "La ballade gagnait en détails et en complexité à chaque interprétation au clair de lune sur la place du village ; elle appelait Lamang le "Roi des femmes / Propriétaire de dix femmes / Dans chaque village / de Keti à la capitale". Le refrain décrit celles qui guettent son passage langoureusement sur le pas de leur porte et les mères qui enferment leurs filles la nuit pour les soustraire au "gracieux ravisseur" […] ".

Mais par-delà ce foisonnement de personnages centraux ou secondaires, La Mesure du Temps semble embrasser tout le continent africain, notamment par ce frère jumeau Lamamo qui s’engage très jeune comme soldat et découvre la Libye, le Mali, la Guinée, le Libéria, avant de revenir finalement à Keti. Ainsi, par les lettres envoyés par Lamamo à son frère, le roman de Helon Habila prend une ampleur renforcée par de nombreux passages relatant le passé de Keti : son évangélisation par le révérend Nathan Drinkwater, la forte personnalité de l’administrateur colonial Graves dans la première moitié du XXème siècle, etc.

Toutefois, en s’intéressant comme il le fait à l’histoire par sa référence quasi obligée à Plutarque, l’auteur ne pouvait négliger l’organisation de la communauté, c’est-à-dire l’histoire politique. Par Lamang, mais surtout par les deux frères, nous sommes confrontés aux réalités politiques et sociales contemporaines de l’Afrique.

Mamo se fait remarquer par l’adjoint du chef de Keti, le waziri, en raison d’un article qui fit grande impression au village. Le voici bombardé secrétaire du mail, le chef du district, et chargé de la rédaction de sa biographie. C’est dans le cadre de ses activités qu’il propose d’organiser une collecte parmi la population afin de faire creuser des puits dans les environs. Hélas, Mamo se rend bien vite compte que l’argent récolté génère essentiellement de la corruption à tous les niveaux de l’administration, d’autant plus qu’il se trouve contre son gré engagé dans une machination contre le mail actuel par le waziri. Alors que celui-ci tient Mamo, puisque sa tante est en prison à la suite d’émeutes interreligieuses, son frère survient soudain et trouve un prétexte pour marcher sur le palais du mail à la tête d’une foule de mécontents. Le waziri, mais aussi son frère, trouvent la mort ; sans que Mamo ait pu intervenir pour empêcher Lamamo de commettre cette folie.

Helon Habila montre, par là, la différence entre les deux frères. Mamo, peu enclin à l’action et cependant plus réfléchi, accepte la médiocrité, alors que son frère, lui, croit encore que l’on peut s’élever au-dessus des querelles partisanes et satisfaire le bonheur du peuple, et donc de tous. Ce dernier avait reçu un premier avertissement du destin en perdant un œil lors d’une escarmouche. Et au final, Lamamo paie de sa vie cette illusion.

En conséquence, je pense que le message du livre de Helon Habila, malgré son ambition parfaitement réalisée (je suis persuadé que Helon Habila n’a pas encore réalisé le chef-d’œuvre de sa carrière littéraire. Le livre, vaste par ses descriptions ainsi que par les domaines traités, semble prometteur en raison de cette construction tout en potentialités. Je rêve partant d’un livre aussi total qu’ont pu être, par exemple, Les Bienveillantes de Jonathan Littel), est simple. À plusieurs reprises, est redite grosso modo cette phrase : "Le monde est aussi neuf aujourd’hui qu’au premier jour de sa création…".

Face à Zara, cette femme qu’il aime, Mamo est plusieurs fois confronté, outre la culpabilité, à l’incapacité de pouvoir trouver le bonheur normal de vivre avec elle. Il assiste impuissant à l’effondrement dans la folie de Zara, puisqu’elle ne peut récupérer la garde de son fils retenu par la famille de son ancien mari, volage et médiocre. Bref, le livre se termine sur cette ambiguïté de la vie : elle est souffrance, mais mérite quand même par son abondance d’être vécue.