Chez tout créateur, il y a la volonté de dépasser les cadres rigides de la tradition. Frédéric Ciriez a voulu briser le roman dans le but sincère et louable de le renouveler. À l’instar de Guillaume Dustan dans Nicolas Pages et surtout dans Génie Divin, il a fait, en effet, le choix de l’éclatement.

Des Néons sous la Mer se présente comme une analyse en plusieurs morceaux d’un bordel imaginaire sis dans un sous-marin en baie de Paimpol. À travers le regard de Beau Vestiaire qui, comme son surnom l’indique, s’occupe du vestiaire d’Olaimp, ce lupanar dont "[…] on voit, de soir en soir, l’encre rose des néons baver le nom de l’établissement sur le feuillage des grands pins maritimes centenaires qui nous dominent […]", chaque description définie comme une approche se succède, tandis qu’une fugue divisée en quatre parties traverse le livre et donne un aperçu plus profondément fictionnel de l’œuvre.

Ainsi, sont montrés les prostitués, les clients, ainsi que le personnel du sous-marin de manière colorée et surréaliste ; d’autant plus que Frédéric Ciriez tente l’originalité à l’intérieur même de chaque partie du livre avec des passages barrés, un curriculum vitae de prostituée, des notes sur les couleurs telles que le noir ou le rouge, etc.

Bref, au départ, le lecteur est quelque peu décontenancé, puis, s’habitue, trouvant un intérêt certain à ces multiples variations sur un "lieu de perdition" qui prend, de cette manière, progressivement consistance. D’autre part, l’auteur a ce don de l’écriture qui range des écrivains installés comme Michel Houellebecq ou Régis Jauffret parmi les tacherons miteux de la littérature contemporaine, et j’éprouve un plaisir certain à lire ces petits contes dont l’auteur, dans Des Néons sous la Mer, est un "homme délabré d’une cinquantaine d’années, incapable de régler sa note de comptoir après une nuit de biture".

Mais Ciriez relâche parfois son style, et tout développement sur un point particulier, comme la vie de chacune des prostitués, paraît court pour emporter l’adhésion. Le livre demeure à la fois, et paradoxalement, laconique, et trop long à cause de nombreux détails qui n’apportent rien au sujet.

Dans Génie Divin de Guillaume Dustan, si ce dernier adoptait le chaos comme style, au contraire de Frédéric Ciriez, ce morcellement n’avait rien d’artificiel et même trahissait une très grande unité. Car Dustan ne lâchait pas ce qui constituait ses obsessions, et, derrière l’humour, chacun pouvait percevoir une détresse qui touchait. Les vies des prostituées, elles, manquent un peu, tout comme le reste des personnages, de cette émotion que doit révéler, plus ou moins, l’écrivain. D’un autre côté, Des Néons sous la Mer échappe à ce jeu complexe entre la réalité et l’imaginaire. Pierre Mérot a également, mais sans succès, tenté dans Arkansas de mêler le réel et le langage intuitif. Hélas, Mérot et Ciriez échouent dans cette tentative, parce que les deux ne parviennent pas à effacer la limite entre les deux univers, soit entre l’expérience et la "métaphysique". Ils ne parviennent pas à cette ambiguïté forte de bouleversements et de renversement des valeurs.

Des Néons sous la Mer de Frédéric Ciriez est un échec, mais, cependant, prodigieux, et mérite d’être lu comme un premier roman et la promesse d’une œuvre future aboutie.