A l'occasion de la réédition de l'impérial premier album des Suisses d'Evpatoria Report, Golevka, retrouvez la chronique parue en son temps dans feu RockPost Magazine.

Une chose frappe avant tout dans ce premier album de la formation Suisse Evpatoria Report : il est beau. Tellement beau, d’ailleurs, qu’il se regarde et se touche avant de s’écouter. Coffret cartonné, "livret" intérieur lui aussi cartonné, en trois volets, avec photographies originales, disque élégant, au relief légèrement granuleux. Avant même d’entendre la première note, on se rappelle avec plaisir que c’est ce genre d’attentions pour le goût plastique de l’auditeur qui ont fait une partie du succès d’un label comme Constellation.

Ainsi serti dans son écrin, Golevka se présente comme un objet à part entière, pensé dans son intégralité, plutôt que comme un simple ensemble de titres, compilés avec plus ou moins de succès pour s’adapter aux habitudes d’un format commercial et enfermés dans un banal boîtier aux décorations plus ou moins inspirées.

Lorsqu’enfin s’écoute Golevka, c’est avec une certaine réserve respectueuse. Il est évident que l’on n’a pas ici affaire à un simple disque de rock, que l’on écouterait parfois, d’une oreille distraite, en soirée, que l’on délaisserait parce que l’on ne serait pas d’humeur, un de ces bruits de fonds musicaux dont on devient toujours, malgré soi, finalement coutumier. Les plus blasés d’entre ceux qui utilisent parfois le terme "post-rock" pour décrire la musique qu’ils écoutent auront à raison l’impression de se retrouver en terrain connu : six morceaux d’une durée variant de 8 à 14 minutes, musique tantôt épique, tantôt minimaliste, oscillant de nappes atmosphériques incertaines en explosions des plus sonores, cordes et basson, boucles entêtantes… On croira même reconnaître à l’occasion des rythmiques tout droit sorties de l’album Come on die Young de Mogwai (sur Cosmic call).

Pourtant, on aurait tort de s’arrêter à cette sensation de déjà-entendu, qui ne serait que l’expression d’une sorte de lassitude, de fatigue à n’avoir trouvé parfois chez des groupes que l’on disait prometteurs que des réminiscences d’époques plus créatives, plus enthousiasmantes. On aurait tort parce que l’univers d’Evpatoria Report, tout à fait personnel, introduit, en lieu et place de la désespérance aux allures de contestation poussive, une nouvelle dimension. Des courbes de visages orientés en tous sens, des moulages ouverts, des yeux clos, des faces ridées.

Comme l’artwork si finement travaillé de l’album le suggère, c’est de l’humanité qu’il s’agit ici, plutôt que de sociétés, de l’espèce plutôt que de sa conditon actuelle. Comme le programme dont le groupe tire son nom, qui cherche hors de la terre une vie intelligente, Evpatoria Report s’affranchit des limites mondaines, de la quotidienneté, pour proposer, sous formes de vastes fresques, un nouvel espoir, un nouveau regard.

Spatiale, la musique est odyssée inédite, contemplation en apesanteur, dégagée de la bassesse et de la misère. Jamais angoissants, les titres de Golevka déclinent ainsi une musique pure où un sentiment d’aventure remplace la vanité de la lutte et de la contestation. Comme si tout se jouait toujours au-delà – et peut-être même au-delà du genre musical lui-même, que dépasse finalement de toute la puissance de ses chœurs et de son lyrisme "Dipole Experiment", la dernière pièce de l’album.

Ce que démontre Evpatoria Report, avec cet excellent premier album délicieusement étranger à ce monde, c’est que la formule que l’on dit déjà usée du "post-rock", cette alternance instrumentale d’atmosphères légères, de répétitions lancinantes et d’explosions furieuses, a encore de beaux jours devant elle, qu’il est encore possible d’y inventer, d’y exprimer, d’en jouer avec originalité et talent, pour peu que l’on ait quelque vision différente à proposer, pour peu que l’on sache comme eux dépasser la règle mathématique d’une simple composition pour atteindre à une véritable forme d’expression personnelle. Le regard tourné vers l’espace, un regard universel, c’est l’une de ces nouvelles visions qui se donne ici à entendre.