L’homme qui, bien qu’âgé de quarante ans, n’a aucune descendance sinon des neveux et nièces, bref l’oncle soit celui disant constamment "je" dans Mammifères, c’est Pierre Mérot.
L’oncle/Pierre Mérot se présente comme un "raté" lequel est, outre le fait qu’il n’a pas d’enfants, le prototype de l’échec vivant au sein de la société. L’oncle a le malheur de vouloir écrire, et, par conséquent, de présenter la faiblesse d’être tout à fait désintéressé dans un monde qui ne jure que par l’argent, et que par la position dans la hiérarchie sociale.
D’ailleurs, il méprise le travail, et essentiellement ses thuriféraires : "une poignée d'emmerdeurs tyrannise toute la planète avec le travail. Les pires sont ceux qui n’ont aucun intérêt financier ou politique à le faire. Une énorme frustration les pousse à se surmener. Ils ne supportent pas qu‘on ne leur ressemble pas". Car, dit-il, "le travail est l‘une des causes essentielles du malheur de l'humanité".
L’oncle est très vite conscient que le travail s’impose aux hommes comme un ensemble de tâches ingrates et stupides convenant, malheureusement, à ceux qui se révèlent les mieux à même de constituer les rouages du système. La seule façon, pour lui, de sauvegarder son identité reste justement de faire montre de la plus complète impéritie, de la plus parfaite et royale incompétence.
Et puis, il y a l’ennui. La première expérience professionnelle, un emploi dans un musée lors de son service militaire, aboutit à une dépression. L’oncle déprime, en effet ; d’autant que le monde du travail est parfaitement représentatif de la communauté humaine. Les êtres tarés, ou simplement médiocres, y abondent comme Godefroy travaillant au service des Amis du Musée, ou Alexandre, le rédacteur en chef du journal Bagatel.
Pierre Mérot dresse un portrait réjouissant de ces imbéciles. Prenons un exemple, celui de la syndicaliste officiant au collège : "la syndicaliste est une blonde de cinquante ans qui s’affaire nerveusement un peu partout. Elle porte toujours des survêtements blancs, des chaussettes blanches, des chaussures blanches. Elle doit en avoir des quantités infernales. C‘est impressionnant tout ce blanc. On se pose nécessairement des questions. Il faudrait approfondir. La connaîtrait-on dans toute sa complexité d'être humain, il faudrait répondre à cette question importante : pourquoi s'habille-t-elle toujours en blanc, entièrement en blanc ? Elle ressemble à une majorette ménopausée ou à un chasseur alpin. Elle trafique avec l‘IUFM. C‘est une prof d‘anglais".
Outre leur bêtise, ces médiocres se révèlent à l’oncle par leur capacité véritable de nuisance, ou tout simplement par leur égoïsme. Bien plus, il constate, en radiographiant les membres les plus emblématiques de l’éducation nationale dans les banlieues, la déroute générale d’une organisation : on favorise ainsi le passage dans la classe supérieure d’élèves analphabètes lesquels, en raison de surveillants qui leur ressemblent étrangement et d’un proviseur à la fois défaillant et veule, font la loi dans les établissements.
Bref, en commençant par un modeste emploi en tant qu’appelé du contingent, puis un boulot dans un journal tourné vers le minitel, un autre dans un établissement public, le passage ensuite dans une modeste structure de l’édition où la principale activité consiste à égarer des manuscrits que, bien entendu, on ne lit jamais, deux ans de chômage, et au bout du compte, un poste d’enseignant dans divers collèges réputés difficiles, bref, c’est la débâcle. Débâcle d’une société, mais aussi celle d’une vie : l’ironie est seulement une arme aux mains du désabusé. Derrière l’acuité de l’intelligence qui dissèque tout un groupe social et humain, apparaît l’être amer, et ayant perdu tout à fait ses illusions.
L’oncle boit. Il boit dans des bars. Il boit dans des boîtes. Peu à peu, il se détruit. L’oncle n’a d’autre solution que de tourner sa haine contre lui-même, de laisser libre cours au chaos qui le tourmente. Il est condamné à vivre seul. Parfois, des êtres féminins viennent briser cette solitude. Vagues lueurs qui n’ont d’autre effet que d’accroître le sentiment de perdition.
Pourtant, l’oncle a vécu de véritables histoires d’amour. Il s’est tout d’abord marié avec une Polonaise, Jojo : tandis qu’il buvait abondamment le soir, celle-ci consultait une psychanalyste. Ce fut donc la rupture comme avec celle qu’il surnommât Cruella. Cette seconde aventure est d’autant plus intéressante qu’elle demeure la rencontre de deux êtres profondément brisés par la vie. Même attrait pour l’alcool, même goût de l’autodestruction : "Cruella était violente, sexuelle, égoïste, inculte et finalement malheureuse".
Ainsi, l’oncle flagelle régulièrement sa compagne avec un fouet offert par un ancien amant. Mais la vie avec Cruella devient vite insupportable : l’oncle commence à douter des sentiments de Cruella à son égard ; il ne croit pas que celle-ci l’aime vraiment. Après une période de découragement et de séparations fugitives, il finit par rompre définitivement. Aussi se pose la question, lancinante dans Mammifères l’amour est-il possible? Pierre Mérot y répond de manière limpide : "personne ne peut durablement vivre en couple. Ceux qui y parviennent ne sont pas des saints optimistes, mais des êtres profondément dépressifs".
A propos de ses deux expériences de vie en couple, l’auteur parle même de "tentatives de suicide affectif". Pour lui, un suicide affectif se résume ainsi : "le suicide affectif consiste donc à rester longuement avec un être qui ne nous apporte que très peu de satisfaction. Au mieux, on discutera avec lui du menu du soir en faisant semblant d'en retirer une joie enfantine. Il vous écoutera parler de vos passions, ou plus modestement de votre travail, avec un sourire forcé, ressassant en secret la même question que vous : quand vais-je le quitter ? Au mieux on aura été amoureux quelques semaines ou quelques mois. On l'utilisera de temps en temps comme un outil sexuel dont on retire parfois, de façon hasardeuse, du plaisir. Et chacun se dira que la raison de son insatisfaction est que l’autre l’aime au rabais".
Pierre Mérot, à travers ses diverses affirmations, n’a pas répondu encore à cette autre question, celle qui se profile en vérité. Peut-il simplement aimer ? Oui, mais dans la douleur, et sans que ce sentiment soit un gage de confiance totale et entière en l’autre. D’où cette impression chez l’auteur de considérer autrui comme un être abstrait, de ne pouvoir l’appréhender que comme une idée ou un concept. C’est le drame de la métaphysique. La réalité nous échappe totalement ; nous vivons dans un monde factice dans lequel êtres et choses sont déformés et existent, non par eux-mêmes, mais par leurs images, leurs reflets.
L’origine de cette difficulté à appréhender le réel, à aimer tout simplement, la cause, Pierre Mérot la connaît. Lorsque l’oncle subit des crises d’angoisse intolérables, il revit tout bonnement son enfance, l’omniprésence d’une mère autoritaire et inepte et, a contrario, l’absence d’un père lequel ne trouve pas mieux à faire que de s’effacer absolument face à sa conjointe : sa névrose s’explique par une impossibilité chronique à se défaire de son passé, à vivre pleinement dans la temporalité.
D’autre part, de ses parents, il a seulement appris à juger les autres selon des valeurs lesquelles n’ont d’importance que pour ces derniers, et non à les comprendre. L’oncle en conclut que ses parents ne l’ont jamais aimé, tout particulièrement cette mère qui a entraîné chez lui un dégoût certain pour toute forme de domination.
D’ailleurs, comment ne pas souhaiter la mort d’un être qui appartient finalement à la classe exécrée des mammifères : "il est en effet difficile d‘aimer un être autoritaire, égoïste et frustré qui a construit son bonheur au mépris du vôtre. L'oncle est souvent agacé par les déclarations tonitruantes que les fils adressent à leur mère. A les entendre ce sont des divinités pleines d‘affection et de désintéressement. Beaucoup sont des mammifères qui ne cherchent qu'à se reproduire. Leur seul regret est de ne pouvoir le faire au-delà d’un certain âge, et de perdre l’ascendant qu'ils ont eu sur leurs enfants. Dans leur choix d’un reproducteur, l’amour n‘a pas beaucoup compté. Elles ont d’abord recherché la sécurité ou une position sociale. Ou bien elles ont reconduit ce qu’elles ont connu dans leur enfance et dont elles n’ont jamais réussi à se défaire : le désastre".
Reste, malgré une vie sentimentale ratée, malgré cette conscience de la bêtise de la fourmilière humaine, malgré cet attrait immodéré pour la destruction lente, reste cependant une chose que personne ne peut nous enlever, ce besoin primordial de la vie : la liberté…
