A l'occasion de la sortie de son nouvel album La Cellule, Guillaume Long nous a accordé une interview par mail. Au cours de cet entetien, il aborde la genèse du projet et sa réalisation et plein d’autres choses que vous avez toujours voulu savoir sur l’auteur sans jamais avoir demandé, notamment pourquoi cette obsession pour les personnages à lunettes ! Laissons place à l’artiste...
Tu viens de publier La Cellule en collaboration avec la scénariste Fabienne Costes. Peux-tu nous expliquer comment ce projet a vu le jour ?
Il y a une dizaine d’années, j’ai lu un livre de Georges Langelaan, Nouvelles de l’anti-monde, dont une en particulier a éveillé mon imagination : la mouche. L’histoire d’un type qui essaie de se téléporter et qui, par malchance, laisse entrer dans la cabine au moment de l’expérience une mouche. Résultat, c’est une espèce de monstre qui ressort de l’expérience, mi-homme mi-mouche. Le film adapté de cette histoire de Kurt Neumann dans un premier temps, puis celui de Cronenberg, ont exercé sur moi une véritable fascination pour cette histoire.
Je m’étais donc imaginé à l’époque un récit qui tenait en une phrase : "Un homme se fait quitter par une femme et dans le cadre d’une expérience, réussit à l’intégrer physiquement à son propre corps afin qu’ils soient réunis de manière radicale". Mais j’étais loin de penser le réaliser en bande dessinée, d’ailleurs j’étais loin de la bande dessinée à l’époque. Et bien plus tard, j’ai rencontré Fabienne. Un soir, alors que j’avais déjà un pied dans la bande dessinée, on discutait de tout et de rien, de l’amour… une discussion de comptoir. Et je lui ai proposé de scénariser une bande dessinée autour de cette phrase dont j’ai parlé plus haut.
C’est la première fois que tu t'associes à un scénariste. Comment avez-vous procédé ? Comment as-tu appréhendé cette nouvelle façon de travailler ?
Ma proposition, c’était un coup de tête, car en général je travaille seul, effectivement. Elle a dit oui, on en a discuté comme ci comme ça pendant deux ans, en se disant qu’on ferait cette histoire, mais qu’il fallait s’y mettre… Enfin, c’est surtout moi qui traînais ! J’en avais un peu marre de la bande dessinée (j’en ai souvent marre, mais ça ne dure jamais longtemps) et j’ai réalisé Anatomie de l’Eponge à ce moment là, j’avais besoin de petites histoires. J’ai quand même commencé quelques pages (toutes jetées) pour essayer, mais j’étais complexé par mon dessin, et me suis mis tout de suite une pression terrible : je me disais qu’il fallait être un autre dessinateur pour faire cette histoire, un mec comme Nicolas Dumontheuil.
Et puis Didier Borg est arrivé et m’a bien boosté, et il a bien fallu que le livre se fasse, même si j’ai pesté sur chaque case de ce récit, je pense ! Pour le reste, Fabienne a fait une histoire à partir de ma phrase, elle a travaillé un vrai roman, a inventé des personnages, des scènes... Puis on a modifié à deux pas mal de choses, cela s’est transformé en synopsis et après j’ai improvisé la mise en scène des séquences au cas par cas. On discutait des dialogues et Fabienne vérifiait que le tout se tenait : une vraie cuisine à deux.
Je voudrais en savoir un peu plus sur la manière dont tu as travaillé tes personnages, comment sont nés Simon et Anne par exemple?
Au départ, le vrai défi graphique pour moi dans ce livre était que l'un des personnages principaux était... une femme ! En effet, c'est un des trucs que j'ai le plus de mal à dessiner ; je veux dire, une femme moche ou grosse ou vieille ça va, c'est facile, mais une femme normale voire belle avec mon style de dessin, ça passe moyen. Donc, il me fallait une base solide pour m'aider et ce fut donc Nancy, vu que je l'avais sous la main. Après, Anne ne ressemble pas tant que ça à Nancy, mais elle en a quelque chose.
Pour Simon, j'ai pris un de mes très bons copains Xavier, qui est le batteur d'Angil & Hiddentracks, groupe que j'accompagne souvent sur scène en dessinant sur un écran derrière eux via un projecteur, un portable et une tablette graphique. J'aimais bien sa tête qui, pour le coup, est exactement la tête de Simon. Et puis la musique de mes amis d'Angil a accompagné la réalisation de cet album et en a inspiré quelques passages les plus denses, alors la boucle était bouclée comme on dit.
Pour le gardien de l'hôtel (qu'on a appelé longtemps "B" avec Fabienne), c'est clairement le genre d'acteur que j'apprécie, dans la lignée d'un Clint Eastwood ou d'un Paul Newman. J'espère que ça se voit ! C'est vraiment le personnage que j'ai aimé développer et je crois que c'est par lui que le lecteur peut réellement accrocher à cette histoire. Pour le caresseur, c'est un personnage que Fabienne a vraiment croisé dans la vraie vie, elle m'en a donné une description très précise. Je crois, par contre, que cette histoire de caresse est issu de son imagination, faudrait que je lui demande.
Au cours du récit, on comprend que la cellule ne renvoie pas uniquement au lexical de la biologie, en référence à la profession de Simon mais également à l’enfermement subi par Anne, victime de la folie de son ancien compagnon. Le lecteur rentre alors de plein pieds dans un univers sombre auquel tu nous avais peu habitué. Est-ce que cette œuvre marque un tournant dans ton parcours ?
J’ajouterai même que la cellule est aussi celle de Simon, et devait être avant celle de son couple. Ce livre marque un tournant dans mon parcours dans le sens où c’est ma première vraie fiction, assumée. Même si mes précédentes "autobiographies" étaient de moins en moins autobiographiques, ce n’était pas clairement de la fiction. Et ma série jeunesse pouvait passer pour des récits de souvenir. C’est ma femme Nancy Peña qui m’a donné vraiment le goût de la fiction, en fait.
Pour ce qui est de l’univers sombre, il y avait déjà des prémices dans Les Sardines sont Cuites ou Anatomie de l’Eponge. C’était feutré, mais quand même assez présent. Si j’avais à définir Le Sardines sont Cuites par exemple, je verrai ça plus mélancolique que drôle. Donc ce n’est pas vraiment un tournant, par contre, c’est une expérience de plus. J’aime bien l’idée de s’essayer à plusieurs genres, et c’est ce que je fais. Mon prochain album, si on excepte ma série à La Joie de Lire, sera du burlesque pur.
Sans rien perdre de ton style, tu as su créer un vrai climat de tension, cela m’a fait penser aux Eaux Lourdes de Manu Larcenet. Comment te positionnes-tu par rapport à cette nouvelle vague d‘auteurs ?
Merci pour le compliment, sa série Les Entremondes est ce que je préfère de lui. Quant à cette nouvelle vague d’auteurs dont tu parles, je n’en fais pas partie mais je profite de leur courageux travail de défrichage dans l’édition. Je suis sur la vaguelette qui arrive juste derrière, et on surfe à qui mieux mieux avec plein d’auteurs. Et on fait de bons albums nous aussi.
D’ailleurs, es-tu un grand lecteur de BD ? Quels sont les auteurs dont les travaux t’intéressent particulièrement?
Je lis beaucoup de bandes dessinées, mais dans un champ très restreint et plus j’avance, plus ce champ s’affine. J’essaie de ne lire que des choses géniales, c’est plus simple ! Récemment, j’ai adoré Exit Wounds de Rutu Modan par exemple. Un vrai chef d’œuvre.
J’ai lu pas mal de classiques étant adolescent (Thorgal, Spirou, Yoko Tsuno, Tif et Tondu, etc.) que je piochais dans la bibliothèque de mon père. Beaucoup d’illustrateurs aussi (Quino, Blake, Mordillo, Puig Rosado, Ungerer). Ce n’est que vers 20 ans que j’ai pris ma claque comme on dit, avec Qui a tué l’idiot ? de Dumontheuil. Je ne pensais pas que la bd ça pouvait être ça ! Et après, j’ai lu toute cette nouvelle vague comme tu disais, je ne cite personne pour être sûr de ne rien oublier !
Maintenant, les auteurs que j’aime lire et qui me font changer, qui m’intéressent, qui me montrent d’autres chemins possibles sont de gens souvent très éloignés de ce que je produis : Blutch, Nicolas Dumontheuil, Nicolas De Crécy, Stéphane Blanquet, Anna Sommer, Rutu Modan. Rien à voir avec moi, donc intéressants.
De quelles références se compose l’univers Longuien (musique, littérature, art, cinéma…) ?
Encore une fois, je peux te parler d’avantage de centres d’intérêt que de références : Mathieu Boogaerts ou les Pixies, Haruki Murakami ou Boris Vian, Stanley Kubrick ou François Truffaut, Pierre Soulages ou Wim Delvoye, et ainsi de suite. Je suis un spécialiste des listes de préférés qui n’en finissent jamais, des choses à emporter sur une île déserte. Par contre, pour en revenir à ta question et y répondre un petit peu, si un jour mes bandes dessinées pouvaient être aussi complexes, généreuses et hautes en personnages que les films de Wes Anderson, j’en serai très heureux.
A l’origine, tu es plutôt un vidéaste. Comment en es-tu venu à la bande dessinée ? Y a-t-il des connexions entre ces deux techniques ?
C’est marrant parce que dans un des entretiens que j’ai donné pour La Cellule, une journaliste voyait mon travail comme très cinématographique. Il est vrai que je suis un grand cinéphage et par extension un peu cinéphile et que j’aurais bien voulu faire des films. Mais le chemin est trop long, implique trop de monde, trop d’argent. J’ai donc fait un peu de reportage, ça me plaisait bien mais pas à fond. Le montage me plaisait : articuler des séquences pour raconter. Ce qui me plaît aussi énormément en bande dessinée : raconter, bien plus que dessiner. C’est la seule connexion que je vois de vraiment pertinente… Pour le reste, j’ai l’impression que les mauvaises bandes dessinées essaient de faire du cinéma, et que de mauvais films sont souvent comparés à des bandes dessinées.
C’est également la première fois que tu publies chez un gros éditeur (Casterman), tu étais plutôt habitué aux éditeurs indépendants. Comment cela s’est passé ? Comment vis-tu cette nouvelle étape ?
Didier Borg m’a contacté via mon site. Je me demande d’ailleurs ce qu’il y a trouvé au départ, vu que le site était à l’abandon depuis un certain temps. Il m’a proposé de rejoindre la collection KSTR et comme j’avais ce projet avec Fabienne qui traînait et qui collait bien dans cette collection, ça a été le coup d’envoi de l’album. Je vis très bien cette nouvelle étape, tant financièrement qu’humainement. Après, je continuerai toujours à travailler pour mes premiers éditeurs si mes projets y sont pertinents bien entendu. Et parce que c’est "la famille".
Tu es un auteur très productif, aux neufs ouvrages déjà publiés depuis 2001 il y a également la mise à jour de plusieurs blogs dont un avec Nancy Peña. Cette hyperactivité traduit-elle un besoin insatiable de raconter ?
Je ne suis pas très productif, enfin je sais que je pourrais faire beaucoup plus. Mais je travaille aussi comme illustrateur pour la presse, alors je jongle avec ces deux métiers très différents. Et je lutte contre ma paresse naturelle. Par contre, le "besoin insatiable de raconter", c’est exactement ça. Je suis venu à la bande dessinée parce que j’avais des histoires à raconter avant tout.
Quels sont tes prochains projets? Peut-on espérer une collaboration prochaine avec d’autres scénaristes ou auteurs et pourquoi pas un projet avec Nancy Peña ?
Je travaille actuellement à la suite de ma "série" à La Joie de Lire, qui va s’appeler Plâtatras ! et qui va se passer essentiellement dans un hôpital, un univers que j’ai bien connu étant enfant. Toujours à La Joie de Lire, je suis depuis peu directeur de la collection BD Somnambule, donc ça me donne du boulot aussi. Enfin, je bosse avec Arnaud Le Gouefflec (scénariste de vilebrequin chez KSTR) à une histoire burlesque qui va se passer dans un village dont les habitants sont atteints de T.O.C. Cela se passera différemment d’avec Fabienne : même si j’amène l’idée, le scénario est essentiellement sous sa responsabilité. Et je dessinerai aussi une histoire que je co-scénariserai avec Nancy et qui s’appellera tout simplement Une Bonne Histoire. L’ordre de ces deux projets dépendra du bon vouloir des éditeurs. Qui peut prévoir ?
Pour la dernière question, je voudrais percer un mystère qui me taraude depuis un petit moment. Pourquoi dessines-tu tant de bonhommes à lunettes ? Es-tu actionnaire d'une grande firme de lunetterie parisienne ?
Le coup des lunettes au départ, quand j'ai commencé la série Comme un Poisson dans l'Huile, c'était pratique car comme elles étaient "vides" (ça accentuait le côté marionette, un trip beaux-arts sans doute), ça m'évitait de dessiner toutes les subtilités du regard. D'ailleurs, mes personnages n'avaient pas de bouche non plus il me semble. Et puis j'aimais bien ce regard vide, ça me permettait aussi de développer mon écriture, puisque le dessin était incomplet, pour arriver à ce qu'on s'identifie et qu'on ait de l'empathie pour ces personnages. Puis mon dessin est devenu moins économe, au fur et à mesure que j'ai appris à dessiner, mais curieusement j'ai gardé ce tic des lunettes sans yeux. Parfois, quand je travaille en presse, je suis bien obligé d'en mettre si je fais par exemple un enfant à lunettes, mais ça me perturbe.
J'ai lu des critiques sur la cellule qui déploraient le fait qu'on ne pouvait s'identifier à un personnage aux yeux vides. Mais je crois que le problème est plutôt que nous avons choisi un personnage auquel il est difficile de s'identifier tout court, contrairement au gardien de l'hôtel par exemple. Et puis pour finir, j'ai des lunettes et je sais que dans un futur plus ou moins proche, tout le monde sera myope (la faute aux écrans, en général) alors tout le monde aura des lunettes et mes bandes dessinées seront à la mode. Ou tout le monde aura des lentilles et tant pis pour moi.
