En France, on connaît Tim Robbins acteur de cinéma et personnalité militante. On connaît sans doute moins son oeuvre dramatique et son engagement artistique avec la compagnie qu'il a fondée, l'Actor's Gang.

Tim Robbins a écrit "Embedded" lors des prémices de la guerre d'Irak en réaction à l'apathie ambiante face à une campagne de manipulation de l'opinion par une presse pour le moins compromise au service du pouvoir. Après avoir jouée aux Etats Unis et en Angleterre, elle a été montée en France par Georges Bigot, comédien et metteur en scène, avec la campagne Le Petit Théâtre du Pain.

"Embedded" est actuellement à l'affiche du Théâtre du Soleil et Tim Robbins, qui suit avec attention la destinée de cette pièce, était présent à Vincennes pour une conférence de presse en compagnie de Georges Bigot.


Quelle est la genèse de ce texte ?

Tim Robbins : J’ai constaté dans mon pays, en 2002-2003, la conformité des nouveaux medias pour supporter et encourager l’invasion en Irak qui ne diffusaient que des informations qui concourraient à un seul point de vue en ignorant toutes les expressions d’avis ou analyses contraires afin de passer sous silence toute contradiction.

Et ceux qui osaient poser des questions, politiciens, écrivains, acteurs, étaient l’objet d’attaques personnelles et publiques comme je le fus. J’ai donc utilisé les ressources d’Internet de manière intensive pour aller à la recherche d’informations notamment dans la presse européenne, dans le Guardian et The New Independant et j’ai commencé à réunir de la documentation sur ce qui se passait.

La pièce tente de raconter l’histoire la compromission des médias pour taire la vérité et de tenter de confronter divers points de vue pour tenter de s’approcher de la vérité. Je pense qu’il est également important de raconter l’histoire de soldats qui ont combattu en Irak et qui sont entrés au service de la nation pour des raisons économiques car ils appartenaient à des couches sociales défavorisées. Et, encore une fois, la guerre est décidée et menée par les riches qui ne combattent pas et qui recrutent les pauvres avec la réintroduction des errements de la conscription.

Mais la raison principale tient aux attaques personnelles dont j’ai été victime et notamment quand ils s’en sont pris mes enfants. Et donc je l’ai fait (rires). Nous avons commencé à la jouer à Los Angelès en juillet 2003, et ce pendant 4 mois, un mois après le fameux épisode de la bannière "Mission accomplie" avec le discours du président Bush depuis le porte avions nucléaire.

Nous avons ensuite joué 4 mois à New York puis nous sommes allés à Londres où j’ai rencontré mon ami Georges Bigot qui a vu la pièce et m’a demandé de la monter en France. J’ai adoré cette idée et ma seule crainte était que sa mise en scène serait meilleure que la mienne ! (rires). Et elle l’est ! (rires).

Que pensez-vous du spectacle mis en scène par Georges Bigot ?

Tim Robbins : Ce qui m’a intéressé est de constater que nos spectacles étaient portés par une énergie similaire. Ma compagnie, l’Actor’sGang, avait deux années d’existence quand j’ai rencontré Georges Bigot en 1984 à Los Angelès au cours d’une tournée du Théâtre du Soleil dans une pièce de Shakespeare et nous avions animé conjointement un atelier conjointement. Et puis Georges était resté pendant deux mois et demi pour animer un atelier basé sur l’engagement total dans le théâtre qui a beaucoup apporté à cette compagnie Actor’s Gang qui était une jeune compagnie punk rock qui avait un engagement social et une belle énergie mais manquait de discipline. A ce jour, Georges Bigot demeure un comédien et un metteur en scène qui compte dans ma vie.

Quelles sont été vos motivations pour souhaiter monter cette pièce en France ?

Georges Bigot : Quand j’ai vu la pièce il m’a semblé essentiel d’avoir ce débat en France et j’ai d’abord essayé de convaincre les directeurs de théâtre mais le système de production française des théâtres nationaux et autres n’a plus actuellement la souplesse pour accueillir au dernier moment un spectacle. J’ai donc décidé de la monter car j’étais touché par le courage de ces artistes américains qui, après la promulgation du Patriot Act, ont poussé leur cri, comme l’a fait Tim Robbins, et il s’agissait d’une certaine manière de faire le relais avec cette autre Amérique qui résistait et qui prenait des risques et dont la voix était étouffée.

Nous, en France, nous ne risquions rien. Tim dit modestement avoir joué 4 mois mai sil faut savoir qu’aux Etats-Unis quand un spectacle ne marche pas en termes de salle pleine dès la première semaine il est arrêté. Or, il est resté à l’affiche 4 mois ce qui témoigne de l’intérêt du public d’autant que ce spectacle na pas été du tout soutenu par la presse. Et la compagnie Le Petit théâtre du Pain a tout de suite adhéré à ce projet. Pour nous, nous voulions aussi faire rebondir ce sujet : la manipulation de la presse est un sujet qui m’intéresse en tant qu’artiste, que personne, que citoyen, j’allais dire, mais ce terme est parfois galvaudé.

J’ai également été très sensible à ce constat qui est de voir dans ce pays, ce continent qu’est l’Amérique, la presse tombée dans un tel état de coma que son rôle d’alerter l’opinion était repris par les artistes ce qui peut également aider les journalistes restés vigilants à se poser des questions et à affronter leurs responsabilités. C’est aussi pour nous, humblement, sans s’ériger en donneur de leçons d’aborder cette thématique en France car il s’agit d’un débat qu’il me paraît important de provoquer.

Et pour ce faire, je suis allé voir la compagnie Le Petit Théâtre du Pain que je connais depuis 15 ans qui, par son éthique et son parcours de véritable troupe, a une vraie relation avec le public et utilise parfois les chemins de traverse pour aller à sa rencontre, présente de grandes similitudes avec l’engagement de Tim Robbins quant au rapport au théâtre d’aujourd’hui. Il fallait également une grande qualité d’acteurs rompus à toutes les formes de jeu et engagés dans l’art de l’acteur. Ils sont 13 à jouer 36 personnages. Ce spectacle s’inscrit également dans le questionnement du théâtre engagé qui était très présent et qui aujourd’hui se chercher un peu.

Quelle est la place cette pièce dans l’espace culturel américain ?

Tim Robbins : Cette constituait un challenge de monter une pièce qui soit aussi datée et circonstanciée pour pouvoir interpeller le public, une pièce à chaud, et j’ai eu plaisir à constater, quand elle a été montée la première fois à Bordeaux, que sa thématique fonctionnait même deux ans après et dans un autre pays.

Que représente le théâtre engagé aux Etats-Unis ?

Tim Robbins : Cela représente moins de subventions ! (rires). J’ai beaucoup de chances car avec ma compagnie Actor’s Gang, âgée de 26 ans maintenant, me permet de faire ce que je veux. Aussi peut-on peut se permettre de traiter de sujets sociaux parce que nous sommes suivis et soutenus par un public fidèle même si cela reste difficile pour des raisons financières. Pour cet automne, nous avonsun projet sur le racisme, sujet qui est sous les feux de l'actualité avec la candidature de Barack Obama.

Est-ce plus aisé de réunir des fonds pour faire des films engagés ?

Tim Robbins : C’est plus simple pour le théâtre car j’ai écrit la pièce en juin 2003 et nous avons joué en juillet. Nous n’aurions jamais pu faire cela avec un film

Y a-t-il un projet d’adaptation de la pièce pour le cinéma ?

Tim Robbins : Cela est fait d’une certaine manière puisque j’ai fait une captation du spectacle à New York. Il serait très difficile de trouver un financement pour un long métrage en raison du sujet qui effraie.

La transposition du nom des lieux et personnages avec Babylone, Gomorre, a-t-il un répondant dans l’imaginaire français ?

Tim Robbins : Je ne sais pas. Cela m’est venu parce que la prononciation de Saddam m’a évoque Sodomme. Dans l’inconscient collectif Babylone évoque la destruction. Les transpositions sont plus évocateurs que les noms réels. Ceux qui ont provoqué la guerre sont très intelligents dans le maniement des mots et c’est sur ce terrain qui est aussi sur celui du théâtre. Quand on personnalise quelque chose il y a de l’émotion c’est un meurtre quand on utilise l’abstraction des termes c’est un accident. Quand on tue votre fils c’est une tragédie, quand on utilise des termes neutres et abstraits cela devient un incident. Le langage est important et il est important qu’il diabolise une personne ainsi en est-il quand on parle du boucher de Babylone.

Georges Bigot : L’utilisation de ces transpositions et de cette distance permet de rendre la pièce universelle même si elle parle d’un fait concret dans un contexte précis. Car ce texte qui est né d’une réaction très viscérale contient également un propose de dimension universelle et intemporel.

A côté de l’aéropage des conseillers du Bureau des Plans Spéciaux, que l’on reconnaît aisément (Gondola pour Condolezza Rice ou Rum Rum pour Donald Rumsfeld), les personnages de soldats permettent de comprendre qu’ils sont issus de l’émigration latino-américaine, qui reçoivent en remerciement la nationalité américaine, et des classes pauvres américaines ce qui leur permet d’obtenir la gratuité des études. La pièce raconte également de manière patente le mensonge organisé autour de Jessica Lynch, soldat torturé puis sauvé par un médecin irakien avec la fausse attaque pour sauver le faux héros très cinématographique.

Il n’y a pas de personnages de soldats irakiens dans la pièce ?

Tim Robbins : Il n’y a pas vraiment de personnages irakiens parce que lors de l’écriture de la pièce la guerre n’avait pas encore commencé et la majorité des soldats américains n’avaient pas côtoyé de soldats irakiens.

Georges Bigot : Il faut rappeler le contexte politique de la pièce. Les néo conservateurs américains, les proches du complexe militaire américain et les tenants de l’économie américaine sont d’obédience straussienne. Les tenants de la philosophie de Léo Strauss pour en faire une idéologie politique. Le monde n’étant pas prêt à assumer la vie et ses cataclysmes il faut une équipe d’êtres supra intelligents, de gentleman philosophe pour présider aux destinées du monde. Et pour ce faire il faut des outils dont un des principaux, qui a déjà été utilisé pour la fausse attaque du Tonkin ou les bébés du Koweït, montré par une femme qui était la fille de l’ambassadeur, l’anthrax de Colin Powell avec un mec de la CIA derrière. Cet outil est le mensonge.

Quand on sait cela il faut rester vigilant. Le pieux mensonge au service du bien ce n’est pas nouveau mais ici se concrétise avec en sus l’idée du sacré qu’a rajouté Bush pour définir l’axe du mal. Tim a eu le courage de nommer, de signaler cette chose rampante et de l’avoir révélée, ce qui permet le débat sur l’existence d’une petite minorité qui fait croire à la majorité qu’elle représente la majorité à travers la manipulation de la presse.

Il faut se rappeler que le grand père de Bush, qui soutenait l’effort de guerre américain lors de la première guerre mondiale, était le banquier d’Hitler et que Léo Strauss avec son ancien professeur Carl Schmidt étaient à l’origine de la constitution de Weimar qui a constitué les fondements de la dictature nazie.

Léo Strauss a émigré aux Etats Unis avant la seconde guerre mondiale et a enseigné et donc formé beaucoup de gens qu’on retrouve maintenant au sien du pouvoir. Et quand nous avons créé la pièce, il y avait Aznar avec les attentats de Madrid qu’il a attribués à l’ETA et Berlusconi en Italie. Et nous avons la même chose en France où les héritiers des grands patrons ont hérité des grands organes de presse et, en plus, ils sont vendeurs d’armes. On nous a reprochés de s’occuper de ce sujet au motif que nous n’étions pas des spécialistes mais si les spécialistes ne disent rien il appartient aux gens d’ordinaires de parler.

La presse nous appartient comme le théâtre comme lien entre nous parce que c’est notre vie. Et nous avons monté cette pièce pour porter ce débat en France. J’ai un été un peu, excuse-moi Tim…

Tim Robbins : Non, c’était très bien. Quand nous avons commencé les représentations de la pièce à New York, le New York Times a écrit que j’avais inventé cette histoire de Bureau des Plans Spéciaux alors qu’on en connaissait l’existence.

A la question "Comment un acteur peut se permettre de parler de la guerre et de la condamner ? ", je réponds : "Pourquoi faut-il que ce soit les acteurs qui s’expriment sur le sujet ? Pourquoi personne d’autre ne réagit ? Où sont les politiques, les intellectuels, les philosophes ?

Cela me ferait plaisir de me taire si mes propos étaient relayés par une voix. Or cette voix d’opposition n’existe pas et il se trouve que j’ai accès à la parole et que j’ai la possibilité de m’exprimer publiquement. Si votre voisin bat sa femme et que vous le savez parce que vous entendez les cris et que cette femme meurt des mauvais traitements subis vous êtes complices de ce meurtre.

Quelles ont été les réactions justement des politiciens, de la presse, des philosophes à cette pièce et avez-vous été l’objet d’attaques personnelles ?

Tim Robbins : A Los Angeles nous avons eu un très gentil article dans le Los Angeles Times mais c’était tout. La Fox Television est venu voir la pièce avec une caméra un homme en costume militaire dont les comédiens m’ont dit qu’il s’esclaffait de rire mais après la représentation ils ont dit que la pièce laissait croire que les soldats américains tuaient les enfants irakiens. Ce qui bien évidemment faux.

A New York, les réactions furent encore plus intéressantes puisque qu’une semaine avant les représentations, ils ont envoyé un observateur au théâtre pour écrire une critique anticipée, qui a paru dans un magazine libéral très influent, la New Republic, dans lequel était fait état d’une pièce basée sur la théorie du complot et disait que j’étais antisémite. Il concluait sur le fait d’aller voir pour en juger par soi-même. Et j’ai eu vraiment le sentiment que ce que nous faisions était important puisqu’ils avaient pris la peine d’envoyer un intellectuel connu et bien en place pour tenter de discréditer la pièce et de l’assassiner avant même qu’elle soit jouée.

Les critiques furent très négatives car c’était un spectacle "bruyant" auquel ils préféraient "Cats" ! (rires). Cela étant ils ont continué à tenter de discréditer la pièce et moi-même durant les 4 mois de représentations à New York.

C’est la raison pour laquelle j’ai procédé à une captation filmée de la pièce pour en conserver une trace. Je ne sais pas si cette pièce est un grand texte dramaturgique mais je sais que c’est une pièce qui est importante pour le public. Et les réactions et les critiques qui m’importaient étaient celles des vrais journalistes et des soldats qui revenaient d’Irak et de leur épouse. Et leurs réactions ont constitué une vraie motivation pour continuer

Vous évoquez la guerre d’Irak comme une guerre conventionnelle mais je ne vous ai pas entendu parler des 30 000 mercenaires qui travaillent pour pars de sociétés militaires privées font la "salle guerre" ?

Tim Robbins : Cela est très exact. Et c’est très dangereux pour le mental des troupes car ce sont des personnes qui n’obéissent à aucune loi et les soldats subissent les conséquences de leurs agissements. Le vrai sujet qu’il faut traiter et explorer, et que j’encourage à faire, est d’enquêter sur le circuit de l’argent. Cette guerre a coûté des billions de dollars aux contribuables américains dont on ne sait ce qu’ils sont devenus et à qui ils ont profité. L’histoire est une question d’argent et de savoir où va l’argent. Vous faites cette enquête et j’écris la pièce ! (rires).