Brique à part dans l’édifice discographique des Who, Who’s Next est probablement l’album du quatuor le plus régulièrement cité dans les classements de popularité, comme si un consensus semblait s’être établi depuis sa sortie en 1971.

En effet, là où les fans terminaux préfèrent (par snobisme souvent) le grandiloquent mais néanmoins terrassant "Quadrophenia" et les autres (même s’ils n’ont toujours rien compris à cette histoire de gamin sourd, muet et aveugle retrouvant l’usage de ses sens grâce à la petite boule qui roule) le conceptuel et novateur "Tommy", "Who’s Next" ne possède pas ses défenseurs acharnés (ni ses détracteurs d’ailleurs), tout fan le citant systématiquement parmi ses trois albums préférés, mais rarement en première position.

Et pourtant … il s’agit bel et bien de la meilleure réalisation discographique de Pete Townshend et sa bande, ce que cette somptueuse réédition Deluxe prouve haut la main. Après la sortie de "Tommy" et l’interminable tournée jusqu’à la fin 1970, Pete Townshend, alors en intense période de créativité mais également en proie à de graves crises égocentriques, envisage de surpasser son précédent opéra rock en s’attelant à un projet plus grandiloquent encore : "Lifehouse", qui proposerait en plus d’un album, un film.

Malheureusement, le projet tourne court (pour se rattraper, The Lifehouse Chronicles, coffret de 6 CDs, est disponible uniquement sur www.eelpie.com), mais Pete Townshend a déjà accouché d’une vingtaine de titres, lesquels n’étant plus forcément en rapport avec le concept initial. Là où George Martin avait échoué avec le White Album, le producteur Glyn Johns impose son idée et réussit à ne garder que la crème des compositions pour un album simple.

Précédé par le single "Won’t Get Fooled Again" (8’31 au compteur pour dresser un bilan peu reluisant et tirer les conclusions qui s’imposent des sixties), "Who’s Next" sort en août 1971 et marquera un tournant dans la carrière du groupe. En effet, les morceaux sont parmi leurs meilleurs enregistrés : "Baba O’Riley" (et son incroyable boucle de synthés, alors encore peu répandus), "My Wife" (sublime unique contribution de Entwistle), "Bargain", "Behind Blue Eyes" ou "Love Ain’t For Keeping".

Par ailleurs, les deux ans de tournée ont porté leurs fruits : Roger Daltrey n’a jamais aussi bien chanté, John Entwistle et Pete Townshend s’avérent d’une redoutable efficacité sans parler de Keith Moon qui assoit définitivement, cette année là, sa suprématie sur les autres batteurs rock. Dans ces conditions et avec un tel répertoire, les Who ne pouvaient que devenir la plus grande machine scénique cette décennie.

De live, il est justement question dans les bonus tracks du premier disque avec une infernale version de "Baby Don’t Do It" de Marvin Gaye (Leslie West apparaissant en guest star) à laquelle s’ajoutent quelques chutes de studio : la magnifique "Pure And Easy" et un "Behind Blue Eyes" de toute beauté featuring Al Kooper au piano. Le deuxième CD, totalement inédit sauf pour les bootleggers, est quant à lui rempli par un concert enregistré en avril 1971 au Young Vic Theatre de Londres et devant au départ être utilisé pour le film de "Lifehouse". Le son est parfait, la sélection des titres irrésistible : de "Young Man Blues" à "Roadrunner" de Bo Diddley en passant par le duo "Water" et "Naked Eye" ou "Bargain" et "Won’t Get Fooled Again", rien à jeter !

Une tuerie sans nom en vente dans toute les bonnes crèmeries … pour combien de temps encore ?