Lecture à une voix de la pièce de Andrey Obey par Jean-Laurent Cochet.
Passionnés, et amateurs, de théâtre où étiez-vous ce lundi 21 janvier à 18 heures ? Si vous n'étiez pas au Théâtre Pépinière-Opéra, tant pis pour vous ! Car vous avez raté une soirée exceptionnelle à plus d'un titre.
En effet, Jean-Laurent Cochet, comédien, metteur en scène et professeur d'art dramatique, proposait une lecture à une voix d'un texte dramatique, exercice qu'il est sans doute le seul à faire, et à pouvoir faire.
Evénement exceptionnel de surcroît puisqu'il s'agissait d'une représentation unique. Par ailleurs, il a choisi "Une fille pour du vent", une pièce de André Obey, auteur dramatique aujourd'hui tombé dans l'oubli, qui fut une des figures majeures du théâtre de la première moitie du 20ème siècle et qui figure à son panthéon personnel qui ne comporte, pour le 20ème siècle, que 6 noms : Henri de Montherlant, Jean Giraudoux, Jean Anouilh, Sacha Guitry, Jean Sarment et donc André Obey.
Un auteur qu'il a découvert dans sa jeunesse quand il était élève de Julien Bertheau et il n'a, depuis, cessé de porter en son coeur celui qu'il qualifie de "tragique populaire".
Dans "Une fille pour du vent", au titre à double sens, André Obey s'interroge sur la tragédie mythique d'Iphigénie et, au mythe familial, politique et religieux véhiculé par son sacrifice, il ajoute une dimension philosophique, l'unanimisme, et mystique sur "le passage de l'autre côté de la porte d'ombre" dont la contemporanéité est percutante.
Une contemporanéité portée par une langue sensible, simple, étonnamment vibrante, sans lyrisme affecté, qui, comme l'indique Jean-Laurent Cochet vise à "la célébration des éléments, de l'homme de la vie jusque dans la mort".
Exercice hardi et extrêmement difficile, cette lecture à une voix relève du prodige, un prodige dont Jean-Laurent Cochet dirait, tout simplement, que c'est le métier de comédien.
Un exercice très surprenant, même pour les spectateurs fidèles de ses cours publics d'interprétation dramatique qui l'ont vu intervenir dans tous les rôles pour illustrer, "de vive voix", ses indications aux élèves. Cela relève de l'extraordinaire que de le voir et l'entendre embrasser tous les personnages et tous les sentiments "à vue", tous les états d'âme avec la même pertinence, la même profondeur et la même intensité.
Comédien, ce miroir sans tain entre l'homme et le personnage, Jean-Laurent Cochet interprète chacun des héros légendaires de la guerre de Troie que André Obey ramène à sa juste place : "une guerre imbécile déchainée par un homme qui place plus haut que tout son malheur conjugal".
Ainsi s'animent Agamemnon, homme médiocre mais néanmoins avide de pouvoir, Ménélas, furieux qui exhorte son frère de renoncer à cet acte criminel, Clytemnestre, baillonnée par ses devoirs de reine et d'épouse, Ulysse, homme moderne, qui s'insurge contre le déterminisme, et clairvoyant, qui perce à jour l'alliance scélérate "entre un général incapable et un pontife aveuglé" et un soldat mort, une figure qui n'a pas besoin d'état civil pour être reconnue et qui éclaire la portée philosophique du drame.
Et puis Iphigénie qui n'est pas la victime consentante, qui se sacrifie par devoir pour l'honneur de son peuple comme dans la tragédie antique, ou pour l'amour de son père, comme dans la tragédie classique. Ni victime propiatoire ni victime expiatoire malgré la "version officielle" mais la jeunesse et de la vie sacrifiée par peur, par lâcheté et par avidité de pouvoir personnel.
Il n'est guère besoin d'indication pour les reconnaître quand ils prennent la parole. Il suffit, selon les sensibilités, de fermer les yeux ou de se laisser hypnotiser par le "lecteur" pour être transporté au cœur de la tragédie.
Souvent Jean-Laurent Cochet rappelle que les dernières des œuvres majeures en scellent le sens profond. "Une fille pour le vent" se clôt sur ces paroles d'Ulysse évoquant la déesse Athéna qui, quittant le monde des hommes devenu fou, y aurait laissé "comme l'odeur de jeunesse d'un grand secret perdu".
Dommage… vous auriez dû venir…
