En une année, Coralie Salonne, jeune metteur en scène, a monté, au Théâtre du Nord-Ouest, deux spectacles époustouflants, à la fois, de maturité et de fraîcheur, "Les visionnaires" de Jean Desmarest de Saint-Sorlin et "Périclès" de Shakespeare, qui révèlent un talent précoce et rare.
Naturellement nous avons souhaité la rencontrer pour percer ses secrets.
Vous êtes comédienne et principalement metteur en scène.
Coralie Salonne : Je viens du Studio 34 création formation dont sont issus tous les membres de la Compagnie de l'Incartade et dont certains figurent dans la distribution des "Visionnaires" et de "Périclès" avec aussi la collaboration de comédiens extérieurs. Nous nous sommes rencontrés dans cette école.
Il est vrai qu'a priori j'avais plutôt envie de me lancer d'abord dans la mise en scène car cela me faisait moins peur bizarrement. Je fais des mises en scène depuis 7 ans au sein du lycée dans lequel j'ai fait mes études et où les comédiens sont des élèves. J'avais donc déjà cette approche de la mise en scène bien que le travail soit très différent car l'approche y est prioritairement pédagogique même si elle est également artistique.
Avec les autres membres de la compagnie nous avions dés le début l'envie de monter "Les visionnaires" pour se retrouver tous ensemble et la travailler, notamment le travail de l'alexandrin qui figurait aussi dans nos motivations, sans savoir si cela déboucherait sur une possibilité de représentation publique. Nous avons donc commencé à travailler "dans le vide".
Et pourquoi cette pièce précisément qui n'est pas très connue ?
Coralie Salonne : En fait, je l'avais vue il y a 6-7 ans au Théâtre des Quartiers d'Ivry mise en scène par Christian Schiaretti. J'ai découvert cette pièce à ce moment là, le spectacle m'avait beaucoup plu et j'ai acheté le texte, qui n'est publié que dans la Pléiade, et je me suis dit qu'un jour je la monterai alors même que je n'avais pris aucun cours de théâtre. Ce texte s'est donc imposé à l'issue de mon cursus au Studio 34.
La création de cette compagnie répond, je suppose, à la fois à la nécessité d'avoir une structure comme interface pour les professionnels du spectacle et à un projet artistique ?
Coralie Salonne : Oui et j'avais aussi l'envie de travailler sur l'idée de troupe, sur un esprit de troupe. Nous avons fondé cette compagnie pour "Les visionnaires" et pour des raisons pratique, en effet, mais aussi pour avoir une structure qui nous regroupe même si chacun est libre de jouer ailleurs.
Avez-vous proposé "Les visionnaires" à d'autres théâtres ?
Coralie Salonne : Oui, bien sûr et j'ai envoyé un dossier à nombre de théâtres qui, a priori, étaient susceptibles de s'intéresser à la jeune création ou n'étaient pas hostiles à la programmation de pièces classiques. Cela étant, cette pièce comporte neuf comédiens plus un metteur en scène, c'est une pièce en alexandrin qui dure deux heures et qui est peu connue. Ces éléments ne semblent pas avoir séduit l es théâtres. Seul Jean-Luc Jeener a été séduit par ce projet et l'a inscrit dans le cycle "Le cœur et l'esprit" du Théâtre du Nord-Ouest.
Vous avez réitéré au Théâtre du Nord-Ouest dans le cadre du cycle Shakespeare avec "Périclès". Pourquoi ce choix d'une pièce apocryphe qui ne figure pas parmi les pièces majeures de Shakespeare ?
Coralie Salonne : Avoir monté "Périclès" résulte d'un hasard étrange. Jean-Luc Jeener est venu voir la première des "Visionnaires", comme il le fait toujours pour les spectacles programmés au Théâtre du Nord-Ouest, et, lors du petit rituel de l'entretien dans son bureau après la représentation, il m'a fait part de ce qu'il avait beaucoup apprécié notre travail et m'a immédiatement proposé de participer au cycle Shakespeare. Nous étions très tendus pour "Les visionnaires" et l'approbation de Jean-Luc Jeener nous a beaucoup rassuré. De plus, partir immédiatement sur un autre projet était une grande joie.
Pour "Périclès" précisément la démarche était totalement différente de celle des "Visionnaires" qui résultait d'un désir profond de ma part de monter précisément ce texte là. Pour le cycle Shakespeare, beaucoup de pièces avaient déjà été prises et j'ai donc eu un choix restreint. Dans le lot, "Périclès" était la seule que je ne connaissais pas du tout. Le fait que cette pièce soit considérée comme in-montable et son esprit nous correspondaient bien.
Effectivement et je suis très étonnée de votre réponse parce que je pensais vraiment que "Périclès" résultait d'un choix délibéré de votre part en raison justement de la filiation, si l'on peut dire, entre ces deux pièces. Comment avez-vous travailler ?
Coralie Salonne : Le travail a donc été très différent puisque nous avons donc tous découvert le texte ensemble et que nous avions deux mois pour boucler le projet. J'ai beaucoup travaillé en amont en revoyant la traduction et en faisant une adaptation du texte original pour faire notamment une distribution cohérente avec 9 comédiens pour 30 personnages et qu'il y ait du sens, comme par exemple le couple de rois qui est aussi le couple de maquereau/maquerelle. J'ai fait ma distribution et nous avons ensuite travaillé avec les comédiens pendant deux mois et demi. Le travail allait plus vite que pour "Les visionnaires" parce que nous nous connaissions bien très bien.
Dans ces deux spectacles, la scénographie, les idées de décor, avec trois bouts de ficelle, sont extraordinaires. D'où vous viennent-elles ?
Coralie Salonne : Je travaille d'abord et uniquement sur le texte qui est ma base de travail. Et nous le travaillons beaucoup au niveau du sens en descendant parfois jusqu'au sens grammatical, de façon très littéraire, sans doute parce que j'ai une formation littéraire. Et le reste vient au fur et à mesure du travail, de manière très naturell. J'ai aussi la chance de travailler avec des comédiens qui proposent beaucoup. Quand nous commençons les répétitions, et même au-delà je n'ai aucune idée de mise en scène.
Donc vous n'arrivez pas aux répétitions avec un projet bouclé ?
Coralie Salonne : Non. Je ne sais pas du tout la direction que cela va prendre. Cela dépend beaucoup des comédiens. Le spectacle ne se monte que très tard, une semaine avant la première, sur un travail très solide effectué sur le texte et les personnages. Et cela vient intuitivement sans que j'ai conscience de faire une mise en scène.
Cela résulte d'une démarche inconsciente et intuitive ?
Coralie Salonne : Oui, tout à fait. Par exemple, pour la scène de la tempête, je ne savais pas comment nous allions faire alors que nous ne disposons d'aucun moyen. Cela m'a inquiété pendant deux nuits allant jusqu'à me dire qu'il n'y aurait peut être pas de tempête. Et puis comme tout se déroulait bien, la scène s'est construite d'elle-même, un peu par hasard. La scénographie se construit à partir de l'interprétation des comédiens et des échanges que nous avons.
S'agit-il d'un travail collectif ?
Coralie Salonne : Je suis très ouverte aux propositions qu'ils peuvent me faire mais je ne dirai pas qu'il s'agit d'un travail collectif sur ce point car je décide de ce que je garde ou pas mais je fonctionne à partir d'eux. Comme j'arrive complètement vierge de toute idée préconçue je fais avec eux.
Donc pour le moment vous avez un lieu un peu magique qu'est le Théâtre du Nord-Ouest. Et les projets ?
Coralie Salonne : Effectivement, c'est le seul lieu qui nous permette de jouer à dix des pièces aussi ambitieuses. Je vais essayer de proposer "Périclès" à d'autres théâtres. Pour les projets, je vais jouer au Théâtre du Nord-Ouest dans "Hamlet" le rôle d'Ophélie sous la direction de Jean-Luc Jeener. En ce qui concerne la mise en scène, je m'étais interdit de penser à d'autres projets avant la première de "Périclès" et maintenant j'y pense mais sans aucune idée précise.
Par goût cependant j'aimerai bien monter un projet avec une distribution plus réduite pour un travail différent, plus intime et peut-être sur une langue un peu plus contemporaine, encore que pour Shakespeare on travaille sur des traductions contemporaines. Cela correspond à la ligne artistique que je vois pour la compagnie c'est-à-dire faire coexister des projets avec une belle distribution de troupe et des petits formats.
Un peu la technique des vases communicants : avoir des spectacles de format compatible avec la tendance actuelle de programmation des théâtres pour financer des projets plus ambitieux.
Coralie Salonne : Oui, cela nous paraît une bonne formule pour mêler aussi le classique et le contemporain.
Les classiques vous permettraient de trouver des opportunités dans le cadre scolaire par exemple.
Coralie Salonne : Oui et cela nous intéresserait beaucoup notamment dans le cadre d'un suivi avec une classe par exemple.
Etes-vous tentée également par la mise en scène de commande avec d'autres comédiens que ceux de la compagnie dans le cadre d'un projet dont vous ne serez pas l'instigatrice ?
Coralie Salonne : Oui, tout à fait à partir du moment où le projet et l'équipe m'intéressent, je suis partante.
Et pour boucler la boucle, l'écriture ?
Coralie Salonne : J'écris mais je suis incapable d'écrire des dialogues. C'est très étrange mais je suis incapable d'écrire une pièce de théâtre. J'écris des récits dans lesquels les gens ne se parlent pas ou très peu, mes personnages n'ont rien à se dire. Ils vivent des choses mais ne dialoguent pas. Je lis beaucoup de théâtre et j'essaie d'appréhender la construction dramaturgique mais je n'y parviens pas !
Donc la mise en scène s'impose pour faire parler les autres ?
Coralie Salonne : Voilà !