Nathalie Détrois est une nouvelle venue dans le monde de l'écriture dramatique et sa première pièce, "Désillusion parlementaire", actuellement à l'affiche du Théâtre Essaion avec deux comédiens remarquables, Pierre Denis et Stéphanie Lannier, s'avère une belle réussite.
D'autant qu'elle n'a pas choisi le simple divertissement ou de la comédie mais la tragédie, une tragédie moderne, qu'elle qualifie elle-même de "classique contemporain", qui traite de la compromission, de la corruption et de la manipulation au sein du pouvoir politique doublé d'un avatar de l'amour impossible.
Rencontre avec une jeune femme exigeante et déterminée.
Comment êtes-vous venue à l'écriture théâtrale ?
Nathalie Détrois : A la base, mon lien avec le théâtre est passionnel. Je pratique l'écriture depuis longtemps et j'ai même pris des cours de théâtre professionnel quand j'étais plus jeune. Le théâtre est une de mes préoccupations. J'ai suivi un cursus universitaire littéraire qui m'a amené à écrire très jeune, ce que je fais depuis 1984, mais pour moi.
A un moment donné, j'ai éprouvé le sentiment d'avoir terminé un cycle, au sens le plus large du terme, dans le domaine universitaire et, pour des raisons personnelles qui tiennent à la longue maladie de ma maman, j'ai fait un break pour m'occuper d'elle avec mon papa. Ce moment de pause, aussi bien universitaire que relationnel, m'a conduite à réaliser concrètement le projet que j'avais d'écrire cette pièce que je nourrissais depuis longtemps. En effet, les personnages existaient déjà depuis longtemps ainsi que la situation dramatique.
Donc un moment de vacance qui vous a donné le temps pour l'écriture ?
Nathalie Détrois : Oui parce qu'il faut pouvoir se poser pour écrire. L'écriture, et le travail sur le texte à tous les niveaux comme la relecture, et la correction, deviennent une activité primordiale qui nécessite de la concentration. Et puis, quand on est étudiant, on voit pourquoi les autres ont du talent, beaucoup de talent.
Quand on s'arrête et qu'on écrit, on tente d'avoir soi-même un petit peu de talent pour soi. Ce moment, qui n'est ni narcissique ni égocentrique, ne peut être vécu que si on se coupe des autres, non pas des gens, mais des auteurs. Le temps est donc nécessaire. J'admire ceux qui peuvent mener de front plusieurs activités. Moi je ne le peux pas.
Vous évoquez l'existence des personnages. S'agissait-il de ceux de "Désillusion parlementaire" ?
Nathalie Détrois : Pas exclusivement. Je souhaitais un duo, pour que ce soit sensuel, et d'un théâtre frontal à l'américaine avec une confrontation rude. S'agissant par ailleurs d'une première pièce, je préférai limiter le nombre de personnages d'autant que cela est également actuellement un impératif niveau financier quand on veut monter une pièce. J'ai donc choisi un couple et dans le cadre de relations de travail qui est un thème peu exploité et qui offre une perspective à la fois intéressante et, du moins, novatrice.
Et le choix du milieu politicien ?
Nathalie Détrois : Le couple constituait la base de travail. Comme j'ai étudié la tragédie, j'avais envie d'écrire une tragédie contemporaine en utilisant les règles qu'appliquaient les grands auteurs classiques. Ce sont des "recettes" que j'ai repris et travaillé à ma manière pour les adapter à l'univers contemporain. Pour qu'il y ait tragédie il faut qu'il y ait pouvoir. Et donc le pouvoir politique me paraissait tout à fait convenir.
Ce travail d'écriture a-t-il été long ?
Nathalie Détrois : Non, j'ai écrit la pièce en deux mois fin 2001. Car mes connaissances théoriques acquises à l'université et ma culture générale du monde politique préexistaient ce qui me dispensait de tout travail préalable de documentation ou d'investigation.
Entre l'écriture en 2001 et la programmation au théâtre Essaion en 2007, il s'est écoulé plusieurs années. Cela veut-il dire que la concrétisation sur scène de ce projet est le fruit d'un long parcours d'obstacles ?
Nathalie Détrois : Exactement. Ce fût très dur car je me suis battue toute seule pour monter ce projet dans un métier où personne n'aide personne. De plus, n'étant pas du sérail, je n'en connaissais pas toutes les arcanes ou du moins les estimais-je moins difficiles à franchir. Ce qui implique de pas céder au découragement. J'ai adressé ma pièce à environ 80 metteurs en scène, et autant de salles des spectacles, et ce parcours édifiant a constitué un long apprentissage quant aux choses que j'ignorai comme par exemple que les salles de théâtre ne faisaient pas de production mais louaient la salle "clés en main" façon "garages-Avignon".
Comment avez-vous trouvé le metteur en scène et les comédiens ?
Nathalie Détrois : J'ai trouvé le metteur en scène, excusez-moi de l'expression, "à la retape". Philippe Brigaud constituait presque ma dernière chance. Il est vrai que j'ai essuyé, pour différentes raisons, des refus de la part de metteurs en scène qui me plaisaient. Par ailleurs, j'avais exclu les metteurs en scène de compagnie qui, en général sont très directifs et veulent faire jouer "leurs" acteurs. Or, si je ne suis pas quelqu'un de tentaculaire, je n'ai pas envie de passer sous la table. Et puis, j'avais trouvé les acteurs qui me convenaient. Il me fallait donc un metteur en scène qui soit souple et se consacre à la mise en scène.
J'ai donc songé à Philippe Brigaud, qui n'est pas un metteur en scène "officiel" très imbu de sa personne et de son soi-disant savoir, qui dispose un bon savoir-faire. Il connaît son métier et je lui faisais confiance pour faire une mise en scène lisse sans idée "farfelue". Ce n'est pas une pièce de Shakespeare mais une pièce contemporaine qui traite d'un sujet actuel avec des personnages d'aujourd'hui. Le symbole peut être littéraire mais il reste léger.
Pour les comédiens, j'avais énormément apprécié le travail de Pierre Denis dans la série télévisée "Une femme d'honneur" et il me paraissait parfait pour le rôle. Je l'ai contacté et il m'a donné son accord très rapidement. En revanche, pour l'interprète féminine, je savais ce que je voulais, et ce que je ne voulais pas, mais je ne voyais pas parmi les comédiennes que je connaissais celle qui correspondait au personnage. J'ai donc fait le tour des castings, et ce, sans succès. En effet, on me proposait soit des comédiennes dont je ne voulais pas, soit des quadras alors qu'il y a une nécessaire différence d'âge entre les personnages.
Et c'est en allant voir "Knock" monté par Maurice Benichou que mon père m'a suggéré Stéphanie Lannier qui était assistante à la mise en scène et jouait un petit rôle dans la pièce. A la voir sur scène, la silhouette et le jeu me convenaient a priori. Ce qui m'a décidé à lui proposer le rôle c'est le fait qu'elle assurait l'assistanat de Bénichou ce qui constitue une preuve d'intelligence. Et je me suis dit qu'elle saurait faire passer l'intelligence du personnage. Elle a flashé sur le texte que je lui ai envoyé et, ô miracle, la fusion avec Pierre Denis a très bien fonctionné.
Est venu ensuite le parcours du combattant pour trouver une salle ?
Nathalie Détrois : Oui. Bien évidemment, du fait des conditions que j'ai évoquées, j'assurai la production du spectacle. Mais il restait à trouver une salle et je voulais absolument une programmation au printemps 2007 puisqu'il y avait l'opportunité des échéances électorales. Car je pense, toute modestie mise à part, que même si la pièce est une sorte de classique contemporain intemporel, pour la faire connaître au départ une telle opportunité était idéale.
"Désillusion parlementaire" reçoit un bon accueil.
Nathalie Détrois : Oui aussi bien auprès des professionnels que du public mais nous souhaiterions avoir davantage de spectateurs. Mais la programmation en mai, qui est un mois truffé de jours fériés, est un mois difficile en terme de taux de fréquentation des salles de spectacles et la pièce n'est jouée que deux soirs par semaine.
La programmation de "Désillusion parlementaire" au Théâtre Essaion s'achève le 3 juin. Y a t-il d'ores et déjà des projets de reprise ?
Nathalie Détrois : Bien évidemment, nous souhaitons que le spectacle ne s'arrête pas. Nous travaillons en ce sens, d'une part, pour une programmation hebdomadaire plus conséquente dans un autre lieu parisien et, d'autre part, pour proposer ce spectacle à des salles hors Paris intra muros. Pour le moment, rien n'est encore concrétisé. Mon but est de trouver une vraie salle de théâtre qui soit un réel partenaire et dispose d’une vraie communication pour ne plus jouer dans un créneau "confidentiel". Je sais que le chemin est encore long pour y parvenir mais je suis confiante car j’ai la faiblesse de croire que c’est possible en raison du bon accueil reçu par cette pièce et de la proximité des élections législatives qui fait qu’elle est toujours d’actualité et le sera encore en 2008 avec les élections municipales.
Avez-vous d’autres projets d’écriture en cours ?
Nathalie Détrois : Au stade des idées, oui, mais pour le moment je me concentre exclusivement sur "Désillusion parlementaire", car je ne vais pas faire de la surproduction, et, par ailleurs, je pense que si j’étaie cette pièce, à tous les niveaux, elle constituera une pierre angulaire pour construire la seconde que je souhaiterai plus importante au niveau des acteurs, du décor pour aller plus haut et plus loin.
Au début de cet entretien vous avez parlé de passion pour le théâtre. Même si en ce moment vous disposez de moins de temps, allez-vous toujours au théâtre ?
Nathalie Détrois : J’y vais beaucoup moins qu’avant car, maintenant, j’ai l’esprit tronqué et je suis plus critique car le théâtre est un peu démystifié pour moi. Je préfère donc aller au cinéma et de préférence avec des acteurs étrangers parce que je ne les contacterai pas ce qui laisse le mythe intact. Je connais trop de choses sur les arcanes du métier. Et je tiens à choisir les comédiens qui joueront ma pièce. Des comédiens qui ne sont pas des "vedettes" mais qui connaissent bien leur métier et qui peuvent être enthousiastes sur un projet sans qu’il soit nécessaire de leur "cirer les pompes" car cela je ne sais pas et ne veux pas le faire.
Etes-vous tentée par la mise en scène ?
Nathalie Détrois : Cela me paraît très prématuré et surtout présomptueux.
Donc pour le moment, il faudra attendre pour une nouvelle pièce ?
Nathalie Détrois : Oui, un prochain spectacle que j’espère pouvoir monter dans de bonnes conditions et ensuivant la même ligne, un peu surprenante, un peu décalée et nerveuse et surtout réaliste.