Pour qui est habitué aux interminables cataclysmes sereins de Rothko, chaque nouvel album est un délice. L’occasion de retrouver les langoureux arpèges, les nappes aériennes, les glissandos, bends et légatos de la bande de l’anglais Mark Beazley. Quelques notes grêles d’un clavier maladif, fantômes de percussions émergeant de mélodies étirées. Une atmosphère d’apocalypse, douce et mélancolique, ravissante fin du monde. A rêver.
Eleven stages of intervention, le onzième album de Rothko (le huitième depuis la "déformation" de 2001, Beazley a congédiant ses deux acolytes des premiers jours) succède à Distant Sounds Of Summer (Lo recordings, 2005), la deuxième collaboration de Beazley avec Susumu Yokota (la première datant précisément de 2001 : l’EP Waters Edge, premier effort "solo" de Beazley). On y retrouve tous les ingrédients qui font la richesse de la formation : comme le peintre Rothko, qui travaillait sur la couleur elle-même, sans se soucier de lui donner une forme, à grands aplats de peinture dense, Rothko le groupe travaille la matière musicale : il la creuse, l’étale, la maltraite, en explore reliefs et aspérités pour mieux en éprouver la densité, dépasse la planéité de la composition mélodique pour atteindre à une certaine abstraction. Déplieur d’espaces où s’invente une musique nouvelle, l’expressionnisme abstrait de Rothko s’abstient néanmoins de toute affectation expérimentale - en reste à la beauté, l’harmonie ; par-delà la forme.
En dix titres et près de quarante cinq minutes, Rothko joue ainsi avec virtuosité de sa palette, entremêlant ses deux basses (celle de Beazley et celle de Michael Donnely) aux percussions, claviers & autres bruits à l’identification parfois incertaine, que l’on devra à Ben et Tom Page. Les sonorités du groupe se renouvellent cependant avec ce nouvel opus, accueillant un harmonium aux allures d’orgue de grand-messe ("Watch the black sun fade"), capable aussi d’imiter une pièce solo et désordonnée de flûte bucolique (au milieu de "Give.every.thing") ; un authentique solo de batterie ("Say something to someone") ; un recours plus poussé au bruit, pour une plus grande abstraction musicale, qui pourrait rappeler la première période si elle n’était utilisée surtout comme contrepoint à des lignes mélodiques plus typiques de la période post 2001 (sur "Weather every storm" ou l’impeccable "Sit in silent thoughts").
Peut-être la voix de Caroline Ross manquera-t-elle d’abord à ceux qu’elle a ensorcelé à l’occasion d’A continual search for origins (Too pure, 2002) ou A place Between (Lo recordings, 2005). Peut-être les fans des premières heures de Rothko, plus sombres et saturées, seront-ils un instant désorientés par la légerté et la profondeur des compositions actuelles de Beazley. Il y a pourtant fort à parier que ce nouvel opus, instrumental et aérien, saura finalement les gagner - tant il est vrai que c’est toujours la même sensibilité qui s’y donne à entendre, la même aspiration musicale à découvrir au cœur même de l’épaisseur musicale les couleurs impossibles d’espaces insoupçonnés, infinis s’il se peut.
