Du 14 mars au 3 juin 2007, Edouard de'Pazzi expose à la Maison Européenne de la Photographie, sous le titre "Memento Mori" une sélection de clichés qu'il a par ailleurs réuni dans un livre éponyme.
Un travail tout à fait passionnant sur l'ombre et la lumière, la vie et la mort.
Edouard de'Pazzi nous a aimablement reçu pour évoquer la genèse de ce livre et de cette exposition, de sa conception de l'art photographique et de ses projets.
Quelle est la genèse de "Memento Mori" ? S'agit-il d'un projet mûrement conçu dès le départ ou une réunion de photos réalisées en vue d'un thématique délibérée ?.
Edouard de’Pazzi : Disons que c’est un projet conçu a posteriori car, si la plupart des images présentées dans la Vitrine de la Maison européenne de la photographie ont été prises au cours de ces 5 dernières années, près de 20 ans séparent la première et la dernière d’entre elles et rien ne les prédisposait au départ à être réunies dans un livre et dans une salle d’exposition. Je n’ai pas voulu pour autant faire une rétrospective mais construire un dispositif, élaborer un propos, en employant un matériau existant, constitué de plusieurs milliers d’images, prises en passant ou réalisées en studio, tous sujets ou objets confondus - reportages, nus, natures mortes… --, et que j’ai assemblé entre elles pour bâtir cet ensemble que j’ai intitulé "Memento Mori", "Souviens toi que tu vas mourir".
Ce titre s’est imposé au terme d’un long travail de récollection qui a duré à peu près deux ans, au cours duquel je me suis aperçu que des thèmes et des obsessions récurrents présidaient à la réalisation de ces images, que, sous leur apparent éclectisme, une manière singulière de les traiter se dégageait et une manière dualiste de les envisager se précisait autour des thèmes de la vie et la mort, de la trace et son effacement, de la présence et de la disparition, du temps en déroulement et du temps révolu… Je les ai ensuite associées entre elles, d’abord formellement puis peu à peu en tâchant de les faire entrer l’une l’autre en résonance, m’efforçant de faire voir ou entendre les harmoniques, ces sons en musique qui ne sont pas produits par l’instrument mais par leur propre vibration.
J’ai donc procédé par accumulation, par sédimentation. Je conçois rarement les choses au préalable, ou plus exactement je les imagine longtemps à l’avance et je ne les conçois réellement que lorsqu’elles ont été réalisées. Je les laisse venir. Le hasard tient beaucoup de place dans cette "méthode" car je crois du reste qu’il y a moins de hasard que de nécessité.
Ainsi de la vidéographie projetée dans l’exposition. J’avais de longue date l’envie de réaliser des images vidéo en les traitant comme des photographies, partant du principe qu’une image animée pour moi est une image qui a une âme.
Mais je n’avais pas la moindre idée de la forme que cela allait prendre. Il a fallu des circonstances favorables : la mobilisation des énergies au moment de la préparation de l’exposition, le soutien technique de la MEP, la rencontre avec Emmanuel Bacquet, lui-même photographe, qui a été sensible à ce travail et qui a réalisé le montage, pour que ce projet naisse.
Aujourd’hui, entre la vidéo, le livre et les tirages de l’exposition je pense avoir "bouclé la boucle" et donné toute sa cohérence au propos sans le fermer sur lui-même mais en lui donnant au contraire d’autres possibilités de se développer.
L’aboutissement de ce cheminement d’analyse et de synthèse vous a-t-il surpris et a-t-il été révélateur en vous apprenant quelque chose sur vous ou au contraire n'est-ce qu'une concrétisation de sujets qui vous ont toujours consciemment intéressé ?
Edouard de’Pazzi : Oui ce travail m’en a bien sûr dit long sur moi-même et il m’a permis de formaliser ce qui était intériorisé, de projeter ce qui était ressenti et de m’exposer sans m’exhiber. Il m’a permis aussi de matérialiser une vision et d’affiner la manière de la traduire.
Les photos présentées dans l'exposition à la Maison Européenne de la Photographie sont des photos en noir et blanc avec un traitement très particulier de la lumière. S’agit-il de photos argentiques et, dans l’affirmative, en assurez-vous le tirage ?
Edouard de'Pazzi : Je ne suis pas obsédé par la photographie dite "traditionnelle" même si mes photos, par leur formalisme et leur esthétique, peuvent être considérées comme classiques. Je n’ai pas d’exclusive sur le moyen d’expression et j’aime bien utiliser des outils très différents, du Holga à l’Hasselblad en passant par le sténopé et téléphone portable car chacun me confère un point de vue, une attitude et une sensibilité différents face au sujet. Mais j’estime qu’il doit y avoir une cohérence entre le propos et la manière de le traiter. Or ce travail s’appuie, esthétiquement et symboliquement sur le dualisme entre l’ombre et la lumière.
L’argentique noir et blanc, que ce soit pour les prises de vue ou les tirages, s’est donc imposé car c’est le seul procédé photographique qui agit physiquement sur la lumière puisque comme son nom l’indique, ce sont des grains d’argent dont la dispersion ou l’accumulation laissent ou non passer les rayons.
Les tirages présentés à la MEP sont tous des grands formats. Ils ont été réalisés par le laboratoire Central Color avec des procédés analogiques et non pas, comme bien souvent maintenant pour les tirages de cette taille, avec des machines utilisant des supports digitaux. Je travaille depuis peu avec une jeune tireuse, Delphine, qui a parfaitement compris ce que je voulais dire à travers mes images et a même renforcé la densité du propos par un remarquable travail sur les noirs.
Il m’arrive de faire moi-même mes propres tirages, tout du moins jusqu’au 40X50, mais je fais appel à un homme - ou une femme en l’occurrence - de l’art pour les grands formats car c’est techniquement très délicat et parce que l’interprétation qui est donnée par un tireur débouche parfois sur une autre image que celle que l’on avait à l’esprit et, comme je le disais plus haut, j’aime introduire une part de hasard dans mon travail.
Certaines photos de corps humain qui laissent transparaître d'autres images. S'agit-il d'images préméditées c’est-à-dire de poses délibérées pour induire ce résultat ?
Edouard de’Pazzi : La pose est délibérée mais l’image est rarement préméditée. J'ai beaucoup pratiqué le dessin sur "modèle vivant" dans des ateliers. J’aimais particulièrement les séances de pose rapide où le modèle prend une attitude, se fige deux à trois minutes à la demande du chef d’atelier et poursuit ensuite son mouvement jusqu’à ce qu’elle trouve une autre attitude propice. Mes premiers modèles m’ont été adressés par un ami sculpteur. Elles étaient danseuse, mime, marionnettiste, trapéziste… toutes habituées à user de leur corps comme d’un instrument et non comme d’une parure, comme c’est souvent le cas avec des modèles ou mannequins parfois trop soucieux de leur image.
En ce qui concerne la séance de prise de vue elle-même, je ne sais jamais à l’avance comment elle va se dérouler car cela dépend étroitement de la relation qui va s’instaurer avec le modèle, de sa disponibilité mentale, de sa capacité à montrer ou exprimer ce qui est caché, toute allusion déplacée mise à part. Pour cela j’ai différentes méthodes.
L’une d’elles consiste à mettre une sorte d’écran entre le modèle et moi, de sorte que nous sommes chacun dans notre propre espace et que nous pouvons nous y exprimer chacun librement et, au sens propre comme au sens figuré, s’y révéler.
C’est ainsi qu’a été prise cette image (voir la photo ci contre) , issue de la série "Nus en noir". Le modèle, qui habitait son corps d’une manière rare, a pris à un moment donné une attitude que la faible source d’éclairage a révélé sous un aspect étrange évoquant immanquablement un crâne.
Dans les articles qui vous sont consacrés, il est souvent indiqué, comme vous nous l'avez précisé, que vous avez eu d’autres sujets d’intérêt que la photographie. Celle-ci constitue-t-elle un prolongement ou une nouvelle manière d’explorer les thèmes qui vous sont chers ?
Edouard de’Pazzi : Mon parcours est de fait assez sinueux mais il louvoie toujours entre la lettre et l’image. La musique, aussi mais c’était il y a plus longtemps encore. Du reste, je considère davantage mon travail photographique comme un prolongement de l’écriture que comme un travail plastique ou "plasticien". En outre, qu’ils s’expriment par l’écriture ou l’image, les thèmes qui m’occupent l’esprit sont toujours les mêmes. Je suis donc un dilettante obsessionnel.
L'image l'écriture et la forme sont au cœur de mes préoccupations depuis toujours mais je laisse parfois pendant plusieurs années tel ou tel champ d’activité en jachère pour le reprendre ensuite et essayer de le cultiver à nouveau. Tout est semé au départ et, de temps eu temps, je récolte une partie du champ puis une autre. Je laisse reposer la terre comme le paysan. On sait bien aujourd’hui que la surexploitation permanente finit par stériliser les sols. Il en va de même parfois avec les idées, les concepts ou les pratiques artistiques.
J’avais totalement abandonné la photo pendant 7 ou 8 ans. Quand je suis revenu vers elle c’est dans une disposition d’esprit très différente. Je la pratique aujourd'hui plus librement parce que je suis moins attaché à elle qu’à ce qu’elle me permet d’exprimer ou de transmettre.
Allez-vous voir les expositions de photographes ?
Edouard de’Pazzi : Oui mais un peu moins qu’auparavant car l’abondance est telle aujourd’hui qu’elle finit par brouiller l’esprit et la tentation est grande de suivre ce qui se fait. La photographie, en 150 ans d'histoire a accompli le même chemin que 2 ou 3 000 ans d’histoire de la peinture. Il y a autant d’écoles, de périodes, de révolutions, dans l’une que dans l’autre. Il y a un moment où il faut un peu se retirer pour ne pas être en permanence sous influence.
Quels sont vos actualités et projets ?
Edouard de’Pazzi : L’actualité c’est donc l’exposition "Memento Mori" qui, après la Maison Européenne de la Photographie à Paris, sera présentée à la galerie Arthus à Bruxelles du 15 juin au 15 septembre 2007.
Ensuite j’ai un projet que je voudrais réaliser sur "L’éloge de l’ombre" de l’écrivain japonais Tanizaki. J’ai envie, non pas de reproduire les lieux et les atmosphères qu’évoque le livre, mais de rendre perceptible cette idée que, ainsi que l’écrit Michel Leiris dans "Aurora", la couleur noire, "loin d’être celle du vide et du néant, est bien plutôt la teinte active qui fait saillir la substance profonde, et par conséquent sombre, de toutes choses".
On taxe parfois mon travail de "morbide" mais ce qui est noir n’est pas nécessairement morbide. C’est même parfois le contraire. Le blanc, c’est le néant, c’est l’absence de tout. Dans l’Enfer de Dante, on distingue les morts des vivants à ce qu’ils n’ont pas d’ombre. Tant qu’il y a de l’ombre il y a de la vie…
