La nouvelle sensation kraut-pop est française, et ces deux incohérences (une nouvelle sensation dans le paysage rock français ; du kraut-pop ?) ont un nom : Radio Silence.

L’œuvre d’un gang, d’une horde, de Rouennais possédés, maltraités par l’héritage qu’ils ont su dilapider en monnaie sonnante et trébuchante. Une façon de porter la veste velours vintage à papa en tordant le col, faire du neuf avec l’ancien, sans paraître pour autant usurpateur. La radio du silence donc.

Et Steeple Remove vient d’accoucher d’une créature hybride avec la tête à papa (Kraftwerk) et les jambes à maman (My Bloody Valentine), construisant des cathédrales soniques comme d’autres des châteaux de sable, avec claviers glaçons, nappes de guitares shoegaze, fuzz grandiloquent.

Steeple Remove se place directement en tête des leaders du kraut-rock sur fond de dérives métronomiques, pratiquant l’über rock comme le Floyd période Barrett, Can ou Joy Division. Les trois réunis peut-être, remis à l’ordre du jour. Updaté en haut débit sur les autobahn allemandes sur lesquelles le groupe semble rouler en auto-stop, balancé entre les influences de Cluster, Kraftwerk et consort. Toute la horde de chevelus en tongues qui pendant 6 ou 7 ans parviendront à tordre le rock comme une barre en plastique brûlante et malléable.

Liste d’influence trop longue, mais plaisir certain. Car les instrumentales rageuses lorgnant vers le Sonic Youth ("Free Open Tune") côtoient l’indé psy 60’ ("Love machine") initié et clôturé par Syd Barrett avec son éternel "Lucifer Sam".

"Love machine", justement, qui trouve la force de dépasser la violente douceur des groupes français actuels avec une langueur de basse sordidement géniale, de vrais solos de guitare pas entendus depuis l’invention de la nouvelle scène rock parisienne. Un certain dédain du milieu qui donne la fraicheur, l’innovation d’une perle comme "Indoor reptile", sexuelle, martiale, vociféré par un chanteur en extase, quasi vaudou, flirtant entre le Prince pailleté des 80’ et le Michael Stipe des grands jours, lorsqu’il était n°1 des colleges radio US avec son "Low" de grande envergure.

Mais c’est bien sur le single stone défoncé "Desorient express" que Steeple s’approche le plus de REM, guitares noisy, batterie dilettante et froide, je-m-en-foutisme que seuls les grands nerds peuvent tutoyer sans vulgarité.

Le touriste aurait tendance à penser que le Krautrock est enterré six pieds sous terre, dénichable en vinyle ou en imports c’est selon. Mais il se joue ici à Rouen, capitale d’un jour de l’autre monde, avec de grandes espérances gazeuses ("Infinity net") sur fond de guitares plutoniennes. Message d’espoir pour les entités surhumaines, dérivant dans l’espace intersidérale à la recherche du lointain.

Le silence s’écoute donc en mode violent sur la platine. Et le rock français de reprendre des couleurs…