Tragi-comédie de William Shakespeare, mise en scène de Habib Naghmouchin avec Denis Lavant, Laura Benson, Cyril Guei, Nigel Hollidge, Cécile Lehn , Eric Prigent et Dorcy Rugamba.

Timon d’Athènes c’est un peu Le corbeau et le renard à la grecque rehaussé d’une sauce anglaise. Entouré d’une cour privée de courtisans cupides qui se réclament de l’amitié la plus profonde, Timon leur distribue son bien avec munificence malgré les mises en garde de son fidèle intendant Flavius et d’Apémantus philosophe cynique, jusqu’au jour où la banqueroute l’amène à solliciter, en vain, leur aide. Tombant dans la déréliction, il renonce au monde pour vivre en ermite et verse dans une misogynie éructuante.

Diverses en sont les lectures et son intemporalité est déclinée selon les sensibilités. Timon symbolise autant le libéral inféodée à la croissance aveugle, l’utopiste aristotélicien, le prosélytisme altermondialiste, le démiurge dépassé par ses propres créatures, la dénonciation de l’hégémonie religieuse, le pessimisme politique et autres.

Mais c’est un homme aussi et ne serait-il pas, à l’instar des autres personnages, un simple avatar du cœur corrompu par l’or ? Un naïf vaniteux aux rêves de grandeurs ("Moi, ma sucrerie, c’était le monde"), puisqu’il ne pratique pas la bienfaisance à l’égard du pauvre, qui crève du dépit des démiurges fous ? Même mort il nourrit un ego surdimensionné à l’image de son épitaphe ("Ne revenez plus me voir; mais dites à Athènes que Timon a bâti sa dernière demeure sur les grèves de l'onde amère qui, une fois par jour, viendra la couvrir de sa bouillante écume: venez dans ce lieu et que la pierre de mon tombeau soit votre oracle.").

Habib Naghmouchin opte pour une transposition moderne et économico-écologique de cette tragédie antique à l’anglo-saxonne qui illustrerait l’incapacité des sociétés libérales modernes à gérer les finances publiques et les ressources naturelles face au diktat du profit, et ce, au détriment de l’avenir de l’espèce humaine.

Le parti pris d’une certaine distanciation, malgré l’hyper réalisme de l’interprétation de Denis Lavant, ajouté au fait que, sans crainte des foudres qu’appellent des considérations aussi prosaïques et iconoclastes à l’encontre de Shakespeare, la pièce est longue et particulièrement bavarde font que l’attention et l’implication du spectateur sont quelque peu malmenées.

Cela étant, les comédiens assurent leur partition et Denis Lavant, qui domine la distribution, incarne un Timon illuminé autant dans son amour béat pour ses amis largement rétribués que dans son imprécation universelle à l’égard du genre humain.

Dans ce lieu singulier qu’est le Théâtre de la Boutonnière, sorte de loft avec mezzanine muni d’escaliers, d’échelles et barre de pompiers induisant une mise en scène chorégraphique, Timon claustré dans sa déréliction, ressemble à ces singes en captivité qui passent leur temps à se balancer et se jeter contre les parois de leur cage, alternant entre la prostration et la rage. Et comme eux, il accapare l’attention du public.

Et il y a Flavius (Eric Prigent parfait d’humanité). C’est en lui qu’il faut voir la noblesse et la grandeur de l’âme humaine. S’il n’en reste qu’un ce sera celui-là. Pour racheter l’homme aux yeux de l’homme.