C’est un détail mais. Mais il est dur de publier un album anglophone lorsqu’on est français. D’autant plus dur lorsque la musique est bonne, délicieuse, s’appréciant au coin de cheminée, l’air détendu et tranquille.
Il est dur de rester muet devant la langueur subtile de Carp. Combo breton aux inspirations d’outre-Manche, sur qui le label Square Dogs a misé ses billes pour ce premier album juste parfait pour l’automne qui décline, entre folk songs et pop bricolo. A mi-chemin entre la chanson Teffal qui n’accroche pas et la musique Spontex qui absorbe.
Ainsi donc l’écoute de ce premier opus se déroule comme la descente des rivières ; dans un premier réfractaire au folk intimiste en arpège, puis une longue dérive qui s’amorce, emporté par le courant, à l’abandon, le long des plages minimalistes du groupe. Oui, Carp, à la saison des amours, remonte le courant pour s’accoupler avec l’auditeur docile et consentant.
Et des Morning Sheffield, on peine à croire que Carp vient de l’hexagone, les batteries semblent posées sur des coussins de velours, les guitares cristallines évoquent Baxter Dury, la pop anglaise de qualité, les recherches sonores "o far from basic rock". Thomas Méry et son folk torturé pourrait, à la limite, rivaliser d’intelligence en France avec Carp.
Plus qu’un groupe folky à névroses cathartiques, Carp développe son chant, prend son envol sur l’excellent "To the city", conçue comme une lente montée nerveuse, loin du folk de cheminée, les guitares qui s’emballent rappelant le magnifique "Street spirit" de Radiohead.
L’art et la synthèse de diversifier ses compositions se sentent tout au long de cet album, qui côtoie l’intimiste mélodique ("Another man") et l’électrique avec lequel le groupe croise le fer sans aucun soucis, voire avec délectation ("These thoughts"). Au diable les comparaisons, on ne peut s’empêcher de penser à Nick Drake sur la brillante "Tokyo" avec ses mélodies mineures et touchantes, accompagnées de Mélanie Pain (collaboratrice de M83, entre autres) aux vocaux.
Une belle leçon de beauté donc, qui voit même le groupe s’essayer aux compositions en français sur "Même à mort", hélas peu convaincante. Question de phrasé, en dépit des attaques percussives. Le groupe semble plus proche des Tindersticks et Stuart Stapples ("The great escape") que de ses semblables. Un moindre mal, lorsqu’on est un groupe aux aspirations lumineuses.
Carp s’inscrit donc dans la mouvance parisienne des folk anglophiles (Syd Matters, les jeunes pousses de New Pretoria et Lafayette Young) et touche au but. Touché. Et coulé. L’album est bon, l’arpège langoureux.
