L'exposition "Il était une fois Walt Disney" au Grand Palais sur les sources européennes des grands films d'animation de Walt Disney fait couler beaucoup d'encre.
A plusieurs titres d'ailleurs. Non seulement parce qu'elle concerne les productions d'une entreprise commerciale et le dessin animé. Mais également parce qu'elle s'inscrit dans un renouveau des expositions qui ne se contentent pas d'exposer des œuvres des arts considérés comme majeurs mais posent des questions en proposant une analyse ou une mise en perspective des oeuvres et procèdent par multidisciplinarité dès lors que l'histoire de l'art n'est pas dissociable de l'Histoire et des faits de société.
Bruno Girveau, conservateur en chef des collections à l'Ecole Nationale Supérieure des Beaux Arts de Paris, en est le commissaire général et a bien voulu nous recevoir pour en parler.
Quelle est la genèse de cette exposition ?
Bruno Girveau : Nous avons été plusieurs personnes à avoir eu l’idée d’une exposition autour de Walt Disney ? Pour ma part, cela date d'une dizaine d’années quand j’ai commencé à revoir les grands classiques de Disney avec mes enfants. Je ne les avais pas revus depuis mon enfance et il m’est apparu, à mes yeux d’historien de l’art, des sources d’inspiration très claires, notamment en architecture puisque je suis historien de l’architecture. J’ai donc regardé tous les autres films pour voir s'il y a avait d’autres sources d'inspiration et j’en ai trouvé avec le cinéma. J’ai travaillé sur le sujet et j’ai commencé à mettre en forme le sujet avec des mises en parallèle des dessins de Disney et des œuvres d’art.
Et je me suis rendu compte qu'il y avait d’autres personnes qui avait une idée approchante. Guy Cojeval est le directeur du Musée des Beaux Arts de Montréal où l’exposition partira après Paris, Dominique Païni, le directeur de la Fondation Maeght, qui a travaillé sur la partie contemporaine de l’exposition qui se termine par Disney saisi à son tour comme sujet par les artistes contemporains et puis le quatrième larron est Pierre Lambert qui est le spécialiste du film d’animation et de Disney et le premier à avoir publier des livres sur l’art des dessins de Disney.
J’ai donc finalement coordonné toutes ces personnes pour mettre en œuvre ce projet. A ce moment là je travaillais comme conseiller à la programmation des expositions du Grand Palais à la Réunion des Musées Nationaux, où j’étais détaché, et dans un contexte très particulier, qui est celui de la réforme de la structure et notamment d’une tentative de renouvellement de la programmation des sujets dans la perspective de trouver un public nouveau. J'ai proposé le sujet des sources d’inspiration de Walt Disney qui a été accepté finalement assez rapidement.
Cet accord tenait au fait que le dossier était assez bien constitué et qu’il s’agissait d’un sujet d’histoire de l’art et non d’une monographie sur Disney puisqu’il y avait pour moitié des œuvres de l’art occidental et pour moitié des oeuvres originelles de Walt disney. Cela a donc emporté la conviction. Ensuite j’ai du aller voir les représentants de la Walt Disney Company qui ont également répondu favorablement assez vite. Le vrai travail a démarré à ce moment là il y a près de 3 ans.
Le travail en amont de l’exposition ouverte au Grand Palais a duré 3 années ?
Bruno Girveau : Oui. L’idée est plus ancienne mais le vrai travail de conception et d’organisation a commencé il y a 3 ans.
Une des caractéristiques de cette exposition est l’absence de mécène et notamment de la participation financière de Walt Disney. S’agit-il d’une position de principe de votre part ?
Bruno Girveau : Il s’agit d’une position réciproque en définitive. Mais au départ avec la RMN nous étions conscients du fait qu’une telle exposition au Grand Palais concernant l’activité d’une multinationale puissante, représentative de l’impérialisme américain, ne pouvait pas être financée par elle. Donc la production est faite par la RMN. Par ailleurs Disney ne souhaitait pas non plus y participer pensant à juste titre qu’il fallait éviter le mélange des genres et surtout qu’il s’agisse d’une exposition payée par Disney à la gloire de Disney.
Ce qui nous laissait aussi une très grande liberté d’action pour le choix des œuvres. En revanche, ils nous ont beaucoup aidé d'une autre manière en mettant à notre disposition leurs archives ainsi que les personnels qui géraient ces archives et qui ont travaillé pour nous.
Le fonds documentaire de Disney est un bunker ?
Bruno Girveau : C’est un dépôt d’archives qui n’est évidemment pas ouvert à tout le monde. C’est un entrepôt aux nomes de conservation les plus classiques. L’entrée est faite sur demande circonstanciée même pour les dessinateurs de Disney. J’en ai gardé de ma présence sur les lieux plusieurs semaines un souvenir ébloui.
Comment s’est effectuée la sélection ?
Bruno Girveau : Par rapport au sujet. Nous avons commencé à travailler à partir des quelques dessins qui avaient été publiés en faisant la comparaison avec les sources qui se trouvaient dans l’art occidental. Une cinquantaine de dessins. Les gens de Disney ont commencé à ouvrir leurs archives en effectuant des recherches préliminaires.
Et quand nous sommes arrivés sur place je leur ai montré les sources afin qu’ils puissent faire des recherches parmi les 70 millions de dessin conservés. Nous en avons retenu un peu moins de 300 mais tout a été passé au filtre des sources d’inspiration de Disney. A partir de là nous avons cherché le dessin le plus proche de la source mais également le plus beau. La démarche inverse s’est également produite c’est-à-dire la recherche d'une source à partir d’un très beau dessin de Disney.
Cette sélection a été faite en compagnie de Pierre Lambert qui connaissait les archives de Disney pour les avoir fréquentées à l’occasion de la publication de ses livres ; ce fut donc une sélection conjointe. Ce fut à la fois un très gros travail et un crève cœur en raison de l’obligation d’éliminer certains dessins pour arriver à 260 dessins.
Et pour la réunion des oeuvres sources ?
Bruno Girveau : Cela s’est passé comme pour toutes les grandes expositions. Nous avons pris notre bâton de pèlerin et sollicité tous les musées concernés. Nous sommes même allés sur place car il y a de nombreuses expositions simultanées dans le monde et donc une grande concurrence.
De plus sur un tel sujet il y avait également un travail d’explication et d’explicitation car les institutions publiques que sont les grands musées se sont interrogés au départ sur le sérieux du sujet qui n’avait jamais été traité. Certains comme les musées de Munich ont été immédiatement convaincus de la pertinence du thème et heureux de voir que certains artistes qui ne sont parfois pas très connus, tels les romantiques allemands, ont pu inspirer Disney.
Quels sont les oeuvres que vous regrettez de n’avoir pu réunir et en parallèle celles sans lesquelles cette exposition ne pouvait se dispenser ?
Bruno Girveau : Dans celles qui manquent il y a un tableau du plus grand peintre romantique allemand qui est Friedrich car c’était une source majeure, une jungle du Douanier Rousseau pour Le livre de la jungle. Dans les oeuvres indispensables les tableaux symbolistes allemands peu connus du public français mais très précieux pour les allemands et el suisses comme Arnold Böcklin et de Franz Von Stuck qui ont marqué "Fantasia" et un tableau de Bruegel pour les décors de "La belle au bois dormant". De même qu’auraient manqué les oeuvres de Salvador Dali pour "Destino". Dans l’ensemble c’est vraiment l’exposition dont j’avais rêvé.
L'exposition est dense et riche. Presque trop.
Bruno Girveau : Oui. Ce qui est amusant car quand j’étais programmateur je déconseillais aux commissaires de prévoir des expositions si lourdes. Et puis voilà ! (sourires) Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Honnêtement, elle devrait être raccourcie. Et pourtant elle l’a déjà été même si on a du mal à le croire. J’ai enlevé 80 œuvres car elle était monstrueuse. J’aurais du couper autant pour arriver à un format plus raisonnable. Cela étant, je me suis dit que, au moins en ce qui concerne les dessins Walt Disney il est probable que nous ne les verrons plus. C’est la première fois que les studios Disney autorisent cette sortie. Et s’il y en a une seconde ce ne sera certainement pas en France. Donc cela a milité en faveur de leur maintien.
Parlons un peu de la polémique qui s’est développée autour de cette exposition, polémique que vous auriez vous-même suscité en étant un peu provocateur dans votre présentation de cette exposition. Vous attendiez-vous à cela ?
Bruno Girveau : En fait, il y a moins de remue ménage que je ne le craignais. Le sujet, mettre Disney au Grand Palais, était une forme de provocation en soi mais la polémique reste assez circonscrite. Il y a eu l’article dans Libération. Mais Gérard Lefort a des oeillères dogmatiques et il fait de l’analyse politique. Pour ma part, je fais bien la distinction entre l’histoire de l’art et l’homme Disney avec ses engagements politiques pour lesquels je n’ai aucune sympathie. Et ces questions je me les suis posé avant que Gérard Lefort n’écrive son article.
La vraie question est de savoir si l’œuvre de Disney laisse transparaître des opinions politiques de l’ultra conservatisme, du maccarthysme.
La réponse est non. Il y a du puritanisme à l’américaine comme chez tous ses compatriotes à cette époque. "Pinocchio", "Blanche Neige" restent des films immenses. J’ai donc répondu à ces questions pour ma conscience personnelle et ensuite il y a toujours des diatribes en ce sens et depuis les années 60. J’espérai que, 40 ans après, on puisse avoir un regard objectif sur Disney mais j’ai presque envie de dire qu’il aurait été plus facile de faire une exposition sur Céline !
Finalement il y a eu peu d’articles de ce genre. Le Monde était mitigé mais pour l'ensemble c’est une avalanche de gens qui ont aimé. J'ai participé à l'enregistrement de l’émission "Arrêt sur images" de Daniel Schneiderman et je m’attendais à être étrillé. Or ce dernier m’a dit que l’exposition était brillantissime ! Il l’a beaucoup aimé car il y voyait une démarche analogue à celle qu’il avait au sujet des images et qu’il fallait distinguer entre l’homme et l’artiste.
Dans l’essai introductif du catalogue je ne tais pas le fait qu’il était briseur de grève, ultraconservateur etc. Cela transparaît-il dans son oeuvre ? Non. Est-il un artiste ? Oui.
Le fait que son entreprise commerciale ait prospéré n’ôte rien à la qualité artistique de ses productions.
Bruno Girveau : Effectivement. Il s’agit de l’autre point soulevé par Lefort qui, à partir de cette confusion homme-artiste-multinationale, conclut que les films sont mauvais. Mais dans l’ensemble, la critique est bonne. Les gens de Disney me disent d ‘ailleurs que cette exposition contribué en quelque sorte au basculement de la critique même de la critique intellectuelle.
L’exposition est à plusieurs entrées car on peut y venir par intérêt pour la peinture, pour les livres, pour le dessin, pour le dessin animé.
Bruno Girveau : Certains conservateurs restent choqués de voir juxtaposés un Bruegel et un dessin de Disney. Mais il ne s’agit pas d'un problème de hiérarchie mais d’inspiration. A l’inverse, il y a des compliments complètement inattendus comme ceux de Pierre Rosenberg, l’ancien directeur du Musée du Louvre, qui m’a dit être allé voir l’exposition un peu à reculons et qui ne tarit plus d'éloges depuis l’avoir vu. Il faut donc faire un effort pour écarter l’a priori que l’on peut avoir au départ. Du coup, polémique moins que prévu.
Parlons un peu de la scénographie de l'Atelier Mendini qui participe également au succès de cette exposition.
Bruno Girveau : Nous voulions un architecte scénographe fort qui puisse avoir univers très original, très coloré et qui ne nous recréée pas un Disneyland. Ce qui n’est pas péjoratif car Disneyland est intéressant du point de vue architectural et puis j’aime bien. Mais il ne fallait pas qu’on confonde les choses. L'Atelier Mendini a créé un univers très ludique mais qui est du Mendini c’est-à-dire beaucoup de couleurs avec des vitrines en résine et paillettes qui évoquent le tombeau de Blanche Neige, des cimaises avec des découpes et la dernière salle qui est une explosion de couleurs. Cela ne ressemble pas à une scénographie habituelle et de plus elle sert le sujet. L’adéquation me paraît totale.
Et pourquoi Mendini ?
Bruno Girveau : Nous les avions contacté pour un aménagement plus lourd à effectuer Porte Dorée dans un bâtiment où nous devions rester plusieurs années et abriter les expositions pendant la durée des travaux du Grand Palais. Nous avons fait venir les Mendini, Alessandro et Francesco Mendini, et à cette occasion nous avions évoqué l’exposition Walt Disney. Alessandro Mendini a été enthousiaste en disant qu’il avait toujours rêvé de faire quelque chose autour de Disney et que le premier film qu’il avait vu était "Blanche Neige". Le temps a passé et le projet de la Porte Dorée ne s’est pas réalisé. Ultérieurement avec Guy Cojeval cela nous a paru évident de les contacter pour cette exposition. Et Mendini a accepté immédiatement alors qu'il n’est pas dans ses habitudes de travailler pour des expositions.
Une réunion de gens au bon moment qui avaient des envies similaires liées à l’enfance
Bruno Girveau : Oui, un mélange de souvenirs nostalgiques d’enfance et d’analyse d’adultes. L’exposition n’est pas vraiment destinée aux enfants. Il s’agit d'une exposition érudite qui peut être, bien sûr, être vue par les enfants.
Vous avez évoqué le Canada comme prochain lieu de l’exposition. Y a-t-il déjà d’autres lieux prévus ?
Bruno Girveau : Après Paris, l'exposition part pour le Canada au Musée des beaux Arts à Montréal jusqu’en juin 2007. Et nous commençons à être approché par d’autres pays qui voudraient l’accueillir. Nous ne pourrons pas faire exactement la même exposition puisque les prêts d’œuvres sont à durée limitée et comme le prêt dure déjà 9 mois il est peu évident que les musées d’origine acceptent de prolonger ce prêt. Parmi les pays demandeurs, il y a le Japon, l’Espagne, l’Italie et les Etats Unis.
Vous participerez donc à l’élaboration de cette exposition évolutive ?
Bruno Girveau : Oui j’assurerai le nouveau commissariat si ces projets se concrétisent.
Entre vos autres fonctions et cette exposition qui va encore vous occuper dans l’avenir, avez-vous d’ores et déjà d’autres projets d’expositions ?
Bruno Girveau : Dans la tête j’en ai beaucoup mais aucune n’est encore mise en œuvre. Des sujets sans aucun rapport avec Walt Disney me tiennent à cœur comme une exposition autour de la fée électricité sur la période 1850 – 1950, quand elle est encore féerique, et ses influences sur les arts sur les spectacles, la peinture, l’architecture, le cinéma. En quoi cette innovation technique va modifier la perception qu’ont les artistes de la lumière. Et j’aimerai une exposition et une scénographie en lumières avec des cartels électriques.
Par ailleurs, j’aimerai faire une exposition sur Tim Burton qui a un univers extrêmement riche et complexe. L’idée m’est venue lors de ma consultation des archives de Disney car Tim Burton a été diffusé par Disney chez qui il a d’ailleurs travaillé. Et là j’ai pu découvrir toutes le figurines qui avaient été utilisées pour "L’étrange Noël de Mister Jack". J’ai été stupéfait et je me suis dit qu'avec ces objets j’avais déjà une salle d’exposition à tomber par terre.
Un autre sujet serait "L’art du scandale" pour se poser la question : pourquoi telles œuvres depuis 3-4 siècles font scandales, pourquoi et dans quel contexte. Toutes les questions tabous qui font scandale dans l’art.
Vous évoquiez le succès de cette exposition et la reconnaissance dont vous bénéficiez pour ce travail qui s’inscrit dans un certain renouvellement de la notion d’exposition. Avez-vous récemment vu des expositions qui vous paraissaient aller également dans ce sens ?
Bruno Girveau : Il y avait eu l’exposition Cocteau au Centre Pompidou qui opérait ce mélange des disciplines ce qui était d’ailleurs induit par la polyvalence du talent de Cocteau lui même. Toujours à Beaubourg, l’exposition "Dada" qui a réussi une belle scénographie sur un sujet quasiment impossible. Et j’aime beaucoup l’exposition "D’un regard l’autre" qui se tient actuellement au Musée du Quai Branly sur le regard des européens sur les autres pays. Maintenant sur les rapports interdisciplinarité, mélange des gens rien ne me vient à l’idée.
Pour voir une exposition dont vous serez le commissaire, on se donne rendez-vous à quelle échéance ?
Bruno Girveau : 3 ans.
Rendez-vous est donc pris ?
Bruno Girveau : Volontiers !