Un deuxième album en préparation, plusieurs dates de concert ; c’est la bonne, cette fois, le grand retour d’Absinthe (Provisoire) ? Et où donc aviez-vous disparu tout ce temps-là ?

Totenfest : Oh, on n’avait disparu que pour le monde entier, pour nous tout allait très bien, juste un problème avec le premier batteur qui s’est fini en clash, de gros doutes quant au futur d’absinthe, le départ du bassiste (amical celui-là), des mois de n’importe quoi égaré dans une cave moite où ont péri la moitié de nos pédales d’effets, des doutes, quelques hurlements, la destruction méthodique d’une vieille machine à laver, des doutes, la découverte d’une nouvelle formation pour finalement jouer jouir jouer puis composer puis douter puis jouer jouir jouer...

Guillaume : Ben je suis le nouveau batteur arrivé en mai 2003, depuis on a appris à se connaître, on a bu des coups et fait de la musique.

Krystof : Absinthe (provisoire) est une entité quelque peu étrange et intangible et nous en sommes les premiers à en être stupidement surpris… alors en fait on sort juste d’une période faite de contradictions et de pulsions créatrices violentes et irrépressibles qui dure en fait depuis le début de ce groupe… on a fait un disque… on s’est cherché un peu… on a fait un second disque… et on cherche à faire des dates… c’est tout…

Alex : Le groupe s’est restructuré, s’est recentré sur de plus essentielles aspirations artistiques.

J’ai cru comprendre que la formation avait pas mal évolué depuis le premier album… ? Du coup, comment vous situez-vous, par rapport à ce premier enregistrement ? Vous l’êtes-vous réapproprié, ou est-il une page tournée ?

Alex : C’est une page tournée, irréversiblement et sans nostalgie, même si nous n’avons pas renoncé totalement aux douces et hypnotiques processions post-rockiennes…

Guillaume : ????? j’étais pas là, m’en branle...

Krystof : Les avis sur ce premier disque sont assez différents… je crois que je dois être le seul à l’apprécier vraiment car c’est un disque très important pour moi… il correspond aux premières années de vie du groupe dont je suis le seul rescapé… c’est donc normal… maintenant, il est vrai que musicalement il ne nous correspond plus vraiment… il fige ce que nous étions en 2002… on a changé...

Totenfest : On ne joue plus aucun morceau de ce disque, à part rarement (il y a un an ??? deux ???) do bémol en si majeur. On ne les a pas travaillés, on a un peu essayé mais le cœur n’y était pas. Malgré tout, et même si je n’ai pas été le dernier ensuite à les critiquer (raisons désirs et coups de poing dans le vide), les morceaux que nous avions composé pour le premier disque comme ceux auxquels j’ai "juste" rajouté une guitare m’émouvaient profondément à ce moment-là.

Aujourd’hui, j’en aime certains, n’en supporte pas d’autres, je trouve le son plutôt laid mais tout cela correspond parfaitement à ce que nous savions faire à ce moment-là, c’est un premier disque plutôt pas trop mauvais qui ne reflète que très partiellement les antagonismes les osmoses les joies et énergies qui habitent absinthe. Donnez-moi six mois et j’en dirai sûrement autant du deuxième.

Et pendant qu’on y est, quelles sont les nouvelles du deuxième album ? Pourriez-vous aussi nous parler un peu de sa genèse : d’où est partie l’envie de donner un petit frère au précédent, comment s’est passée l’écriture des morceaux… ?

Krystof : Après une période un peu molle donc de restructuration et de questionnements sur nos orientations musicales, on s’est remis à composer de manière très naturelle finalement… les morceaux sont apparus lors d’impros ou sur des propositions personnelles et on les a travaillés… les concerts sont aussi un moment important car vu que nos morceaux ne sont jamais finis, le moment du live permet souvent d’aller plus loin dans l’expression, dans l’impro et de trouver des directions originales aux morceaux… notre démarche est éminemment empirique et instinctive de toute façon… L’album sera mixé fin avril et on cherchera un label pour le produire…

Alex : On a travaillé. . .

Totenfest : Ben après l’enregistrement du premier y’a donc eu une grosse crise au sein du groupe, c’est parti en vrille avant donc de se reformer autour de quatre personnes. Le premier disque nous avait mis en face de nos envies comme de nos limites, de nos désirs comme des choses que l’on ne voulait plus refaire. Toute forme acquise correspond à la fois à une possibilité d’expression, ce qui est merveilleux, et à une prison, et il n’est pas besoin de mots pour distinguer lors d’une impro la récitation d’une forme et l’expression sincère d’émotions.

Et cette récitation, aussi habile soit-elle, rend malheureux, car on veut vibrer et jouir et gratter le fond noir du trou où ça vit. Alors on a juste joué en essayant de casser certaines habitudes et d’explorer d’autres choses. La composition est ensuite venue assez logiquement, avec des moments durs et d’autres de pure joie, d’une joie tactile dans l’air : comme une cloche qui explose et laisse retomber une pluie de poussière et de paix sur les choses

Mais ce deuxième disque n’est ni un aboutissement (aha) ni une rupture totale avec le premier, il témoigne juste d’une tentative sincère d’expression. En cela il tente l’exploration de nouvelles formes tout en approfondissant et libérant je crois les formes déjà connues dans absinthe. Bon, tout ça c’est du jargon technique sur quelque chose qui nous sort par le ventre, cette bonne vieille théorie, cape noire dans laquelle s’endormir, ça tient tellement chaud qu’on en finit desséché.

Guillaume : l’envie c’est naturel et l’écriture antinaturel.

On parle pas mal sur le net de vos dernières prestations scéniques. Il est question, notamment, de tenues extravagantes et d’une cuillère en bois… Vous pourriez nous parler un peu de tout ça ? Quelle était l’intention ? Les plus mauvaises langues n’hésitent pas à parler de simple coup de pub… Et, pendant qu’on y est, quel est votre rapport à la scène : est-ce là qu’il faut chercher la "vérité" d’Absinthe (Provisoire) ? Est-ce quelque chose de totalement dissocié de votre travail studio ?

Guillaume : la scène c’est drôle et ça permet d’essayer des nouvelles choses car les émotions sont différentes des salles de répèt sinon on resterait enfermé.

Krystof : Comme après l’enregistrement du premier disque, il vient une période de « bon, qu’est ce qu’on fait maintenant ? » et de manière aussi très naturelle finalement, on s’est retrouvé à avoir envie de faire des trucs un peu plus crus et sauvages sur scène… tout ça dans l’idée de vouloir arriver à une parfaite et impossible expression de soi au lieu d’essayer de proposer un objet beau… on essaie d’être simplement sincère avec nos envies et on les exprime quand elles viennent… alors évidemment ça peut apparaître un petit peu confus… mais ça l’est pour nous aussi puisque on cherche continuellement… rien n’est jamais vraiment décidé ou figé… et de toute façon, ça me parait difficile de suivre une ligne toute tracée et implacablement décidée… on essaie de se trouver, de se connaître, de s’exprimer… alors, on cherche… « la vérité » alors là mon gars : ????… la scène nous plait et elle permet d’aller plus loin.

Alex : D’abord, ça c’est sûr, Absinthe est surtout, ou en tout cas viscéralement, un groupe de "scène" . Donc en dehors des concerts où nous jouons nos morceaux, on fait énormément d’impros, et on aime bien faire comme des concerts "happening" avec un peu de théâtre, des films expérimentaux, on se déguise etc. Pour ce qui est du "show" à l’Antirouille, disons qu’en effet ce n’est pas très bonne langue de parler de "coup de pub". Mais bon, dans ce genre de format, un peu "décalé", c’est normal qu’il y ait des quiproquos entre nos intentions initiales et ce que les gens perçoivent.

En fait, par rapport à la "cuillère", comme nous sommes tous je crois dans le groupe assez porté sur la "douce chose", à l’origine nous avions déjà fait un "show" à caractère érotique ou quelque chose comme ça, sous le titre pseudo de "whisky sous réserve", et à cette occasion, travesti et nu, j’avais dit un texte pornographique en introduction du concert. … et en le disant en fait, il était sorti de moi une énergie assez impudique, involontaire, qui m’avais surpris…Et comme nous aimons bien prendre des risques, la prochaine fois je m’étais dit que j’essaierais (je ne l’avais jamais fait) de m’introduire un objet dans le cul, non pas pour faire le malin, mais pour me mettre en situation de fragilité ; je m’étais dit que dire mon texte en m’enfonçant cet ustensile "produirait" nécessairement quelque chose de déroutant sur mon organisme peu habitué à ça, que cela me mettrait au "bon endroit", (un état d’abandon, obscène et impudique) espérais-je…

Or ce qui s’est passé, c’est que cette manipulation n’a pas produit grand chose sur moi, ne m’a pas poétiquement effrayé comme je l’espérais…c’est pourquoi j’ai vite délaissé ce va et vient laborieux et peu excitant pour un autre "risque" d’une certaine manière, celui d’interpeller directement le public…alors je sais tout ça ne colle pas forcement avec notre image "post-rock" romanesque, mais c’est aussi ça Absinthe, des truc un peu "chelous", mais bon, là-dedans, on débute …(j’en connais parmi nous qui font des trucs très moyens avec des concombres …)

Totenfest : La scène est comme un terrain d’expérimentations, on peut y essayer des choses avec un engagement total. Dont justement parfois mettre à nu une certaine folie, une brutalité, une démesure, cette volonté de se mettre en danger. Donc, ben, désolé pour ceux qui attendaient un vol pur et aérien, bouillonnant d’espoir parmi les cieux tendres et éthérés d’un Eden orgasmique (choses que nous apprécions évidemment), avant de se crasher douloureusement sur une cuillère en bois pleine de merde.

La chute est certes rude mais c’est aussi ça absinthe : multiplicité et incohérence. C’est sans doute le prix à payer si l’on veut rester sincère. Quant à ceux qui crient au coup de pub, qu’ils montent sur scène, devant un public, se mettent nu, entrent en transe, et se sodomisent avec une cuillère en bois au milieu d’un enfer de noise, je serai personnellement ravi d’assister à ça.

Le 3 février 2002, vous faisiez la première partie de Godspeed you black emperor ! au Rockstore de Montpellier. Vous pourriez nous parler un peu de ce concert forcément pas comme les autres ?

Totenfest : Ca reste très fort car c’est après ce concert que j’ai intégré absinthe. Merci à Raphaël de nous avoir invités (et vive Shub évidemment)...

Krystof : c’était bien sûr très émouvant car ce groupe représentait beaucoup pour nous à l’époque… ça a aussi quelque peu changé aujourd’hui…

Guillaume : non, à part du point de vue du public. J’ai cru voir l’amicale des urgences psy sur scène.

Alex : N’étant pas initialement un "fan" de Godspeed, même si j’apprécie par ailleurs, je n’ai pas eu d’émotions particulières, sinon celle de les entendre en concert…forte sensation de communion des musiciens entre eux…Mais pas celle de jouer à leurs côtés, puisque nous n’avons pas eu franchement l’occasion de les rencontrer ou d’échanger avec eux…Ah si, j’avais essayé de draguer la violoncelliste du groupe, charmante, mais dès qu’elle m’a vu venir, je me suis pris comme un gros "râteau" (je n’avais pas compris qu’elle sortait avec un des bassistes, très sympa lui aussi d’ailleurs).

Vous parlez souvent d’Absinthe comme d’une personne, qui aurait sa propre vie. C’est vraiment comme ça que vous ressentez les choses ?

Alex : Oui…

"Krystof : disons qu’on est hyper égocentrique et qu’on parle de nous à la troisième personne… mais absinthe (provisoire) est une entité qui nous dépasse oui forcément et qui navigue sous nos timides coups de gouvernail drainée par des flots incessants etc.…

Guillaume : c’est une entité à part entière, mon petit frère mon père, mon jumeau maléfique, ma pute….

Totenfest : Absinthe est une somme qui devient entité lors du jeu. Absinthe se construit de nos ressemblances et de nos contradictions. Du coup, Absinthe est idiot tendre fragile asocial joyeux aphasique à vif brutal et alcoolique. On a les entités qu’on peut.

Aussi bien dans vos morceaux que dans les nouvelles que vous donnez sur votre site Web, l’atmosphère est assez déroutante. Il y est souvent question d’égarement, d’extase, d’absolu… C’est un manifeste dionysiaque ?

Guillaume : heing ??

Krystof : Comme je disais, on cherche seulement à exprimer des trucs profonds de manière totale et sincère et ce qui en sort nous dépasse forcément… en tout cas il y a quelque chose de l’ordre de l’immaîtrisable qui est évident et que peut-être nous faisons correspondre à quelque chose de mystique… ou c’est peut être seulement la conséquence de la douloureuse tentative d’expliquer la musique avec des mots qui donne lieu à des flots verbaux lyriques incessants…

Totenfest : La réalité qui nous est proposée est très raisonnée, carrée comme un suppositoire fumeux, mais en étant sincère l’existence ressemble plus à un flux incohérent de sensations contradictoires s’entrechoquant s’écroulant et renaissant sans fin. Ce qui fait que les sensations ne s’émoussent pas mais qu’elles brûlent comme au premier jour. Et que tout crisse sur nos nerfs. On essaie juste de vivre ça le plus sereinement possible et de l’exprimer en se dégageant des discours et de l’intellect. C’est violent. Alors quand on parle de notre musique ce sont des fumisteries extatiques qui sortent, ce qui est au fond assez fidèle.

Alex : Non, c’est juste je crois qu’on essaye de mettre des mots, pas toujours les bons peut-être, sur les sensations puissantes qui nous travaillent et nous traversent au sein d’absinthe…mais à la fois c’est vrai aussi qu’il y a un dieu résolument dionysiaque dans ce groupe. On boit pas mal entre autres…

Par contre, Jean et Xavière, même à l’époque, c’était tout sauf dionysiaque. Je me suis toujours demandé si ce titre avait vraiment un sens…

Alex : C’est un clin d’œil au couple "Tiberi".

Krystof : pas vraiment de sens à en tirer non, effectivement…

Totenfest : hum, sans rapport mais avant que j’oublie, il faut vraiment qu’on remercie Neil Conti et Jeff pour leur générosité et leur beauté. Merci les gars (et une grosse bise larmoyante là-dessus).

Sinon, vous auriez un scoop, quelque chose de vraiment fort et croustillant à nous apprendre sur Absinthe (Provisoire), en exclusivité ?

Totenfest : J’ai vu Dodgy et Shed Seven en concert quand j’étais plus jeune.

Krystof : Ouais on est tous des gros partouzeurs bisexuels et tous les samedis soirs on s’éclate entres potes… sinon, j’adore le tiramisu…

Guillaume : je viens d’enchérir sur une batterie électronique sur ebay sans m’en rendre compte....

Alex : Lors de soirées démoniaques, Totenfest terrorise les étudiants "Erasmus" qu’il accueille chez lui en les poursuivant tout nu, et en aspergeant ses copains et copines de vin rouge…si si, c’est vrai...

Il est temps de se séparer. Mais avant, tribune libre pour vous, Messieurs, pour vous permettre de dire tout ce que vous souhaitez. C’est à vous pour le mot de la fin…

Totenfest : Il ne FAUT PAS mourir avant la fin du spectacle.

Krystof : dire tout ce que l’on peut dire en quelques mots pour se dire que c’est possible seulement alors on prend la plume et on se la fout dans le cul ou on s’en sert pour figer quelques mots inutiles mais vitaux sur un morceau de blanc qui se rétrécit sans jamais mourir : vive le noir et blanc donc : et vive toutes les tentatives : et parfois savoir se taire.

Guillaume : ...du coup j’angoisse un peu là......