Absinthe (Provisoire), je les attendais. Soyons crus : après l'interview que ces garçons m'avaient accordée, après avoir parlé avec leur précédent batteur, qui ne tari toujours par d'éloge sur ses anciens compagnons, après un premier album déjà âgé, pratiquement désavoué malgré sa qualité, après tant de mots un peu grandiloquents, tant de bla-bla intellectualisant, après les frasques de leurs concerts précédents, j'étais curieux de voir ce qu'ils avaient vraiment dans le froc.

A croire qu'Absinthe (Provisoire) aussi m'attendait, comme on attend au tournant le chroniqueur un peu prétentieux qui s'apprête à juger de façon péremptoire. Je n'ai pas assisté hier à un bon, mais à un grand concert, ou plutôt : à un véritable événement. L'un de ces moments uniques dont on ne ressort pas tout à fait soi-même.

Qu'a-t-on vu, pourtant ? Rien d'aussi extravagant que ce dont j'avais déjà pu entendre parler. Trois guitaristes et un batteur, tout en simplicité, habillés comme vous et moi, dont les seuls jouets exotiques étaient des boutons de portes, archets et autres tiges de métal ou baguettes en bois qu'ils n'appliquèrent nulle part ailleurs que sur les cordes de leurs instruments maltraités. Absinthe (Provisoire) peut se passer d'habillages folkloriques. Pourtant, la prestation a tout l'air d'une exprience théâtrale, tant il est vrai que les musiciens redonnent du sens au verbe "jouer". Ici, il s'agit d'habiter, de vivre, de prendre en soi, des plages instrumentales noisy qui confinent parfois à la douleur, aux textes récités, parfois hurlés avec une conviction pétrifiante, que les micros, ce soir-là défectueux, ne nous permirent cependant guère d'apprécier à leur juste mesure.
Qu'ont-ils fait, pourtant ? A le raconter, on n'en dirait rien, ou presque. Parler de chaos sonore, de noise expérimental, d'explosion décibelo-cathartique pourrait à la rigueur satisfaire ces rendeurs-de-compte qui accepteraient de sacrifier aux lois du genre. Malheureusement, voulant ainsi trop bien faire, on manquerait certainement le but. Ce qu'il importerait réellement de pouvoir dire, c'est ce qu'Absinthe (Provisoire) a vécu devant un public hébété, surpris, saisi, et aussi manifestement reconnaissant que de plus en plus clairsemé ; c'est de dire ce que l'on a vécu avec Absinthe (Provisoire).

Un seul mot pour le décrire : fascination. Fascination face à l'intensité, à la puissance pure de la musique et de la conviction totale des acteurs / musiciens. Absinthe (Provisoire) a joué. C'est cela qu'on a vécu, et rien d'autre. Absinthe (Provisoire) a joué, avec ses émotions et avec les nôtres. Absinthe (Provisoire) a joué, avec noblesse et générosité, avec une sincérité totale, avec l'innocence absolue de celui qui est prêt à sacrifier sa pureté, sa sécurité, son équilibre et son confort à la beauté. Absinthe (Provisoire) a joué, totalement, corps et âme, et on l'a suivi dans ce jeu, sur ses sentiers, pour aller contempler un au-delà non apprêté.

Je n'avais pas assisté à une telle prestation depuis des années, certainement. Et elle s'est terminée avec autant de simplicité qu'elle avait commencé, sans même que l'on s'en rende compte, par une authentique chanson, au format concis, guidée par la mélodie presque pop d'une guitare et d'une voix, finalement mise à mal comme on est mis aux affres d'une émotion trop forte, avec pour la soutenir le minimalisme de choeurs approximatifs et la ponctutation d'une batterie redevenue sage et des clappements de deux paires de mains. Tout cela m'a rappelé l'Outro par laquelle GY!BE clos habituellement ses concerts. Une note de douceur pour reprendre son souffle tous ensemble. Une ballade lénifiante pour finir de démontrer la générosité de ces quatre musiciens, qui sont au antipodes d'une démarche narcissique et / ou promotionnelle, quoiqu'on ait pu en dire.