Le parcours d’Olivier Rocabois commence par la discrétion. Breton d’origine, formé dans les caves et les scènes underground parisiennes, il a longtemps œuvré dans l’ombre. All If, la "créature indie pop" qu’il avait inventée à Paris en 2008, lui a valu des centaines de concerts et une relative indifférence. Après environ deux décennies d’anonymat, il quitte ce projet en 2019 pour se lancer en solo, et se montre enfin, tout sourire et à visage découvert en 2021. Il a alors plus de quarante ans, et il ne cherche plus l’approbation : il offre un univers. Sa discographie en porte la trace : Olivier Rocabois Goes Too Far (2021), l’EP The Pleasure Is Goldmine (2022), puis The Afternoon of Our Lives (2024). Il a bâti là une œuvre qui mêle, avec une rare élégance, sophistication musicale et profondeur littéraire.
Rocabois est l’héritier assumé de la grande tradition anglo-saxonne des années 60-70. Ses albums fétiches sont Ram de McCartney, Giant Steps des Boo Radleys et Hunky Dory de Bowie, des disques de pop foisonnante où la mélodie sert à la fois de structure et d’ornement. La généalogie se prolonge avec les Beatles de la fin de période, les Beach Boys de Pet Sounds et Smile, Harry Nilsson, Neil Hannon, du côté de la pop baroque. Ses arrangements sont luxuriants sans jamais être lourds : quatuors à cordes, Mellotron, orgue Hammond, Wurlitzer, clavecin, cuivres, harmonies vocales superposées. Sur Olivier Rocabois Goes Too Far, les titres s’enchaînent presque sans rupture, comme un voyage continu. The Afternoon of Our Lives repose sur une dualité : une face A enjouée, enregistrée en groupe aux Studios de La Frette, et une face B plus sombre, plus solitaire, presque intimiste. Au centre, le long "Prologue / Trippin’ on Memory Lane" fonctionne comme une mini-suite baroque où les influences se télescopent avec une rare fluidité.
Olivier Rocabois refuse le dépouillement contemporain et revendique le "trop" : trop de mélodies, trop d’harmonies, trop d’ambitions formelles. Il est simplement généreux. Pourtant, le cœur de chaque chanson reste une mélodie claire, qui pourrait tenir sur un simple piano-voix. De cette tension entre simplicité mélodique et complexité orchestrale naît une pop à la fois accessible et savante, joyeuse et mélancolique. Face à la pop actuelle, il choisit l’abondance et la chaleur, et revendique le droit à la beauté complexe, aux structures tarabiscotées, à l’émotion non filtrée.
Le titre de son premier album, Olivier Rocabois Goes Too Far, joue sur l’autoportrait ironique : le nom propre devient personnage, et ce personnage "va trop loin". L’artiste en livre la clef : c’est "l’histoire de ma vie en neuf chansons", dont le but est de restaurer le pouvoir suprême de la mélodie. Cette phrase contient tout un art poétique : le récit de soi passe par l’architecture musicale, et le "trop loin" désigne l’excès assumé de l’ornement, qui est une façon de croire à la chanson.
Rocabois écrit presque exclusivement en anglais, qu’il manie avec une précision poétique et un humour très britannique. Il compose d’abord la mélodie, les mots venant ensuite, guidés par le son autant que par le sens, ce qui donne des textes naturellement musicaux. Ils ne sont ni des slogans ni des confessions directes : ils procèdent par images, allusions, oxymores et mises en abyme.
Les thèmes sont ceux d’un homme qui atteint la cinquantaine : le temps qui passe, la nostalgie, le fétichisme du passé, la gratitude envers un amour durable (vingt-cinq ans avec la même femme), la mortalité, la peur de disparaître, mais aussi la volonté de préserver le sens de l’émerveillement. À propos de Goes Too Far, il disait : "Mon album, c’est à la fois une célébration de la vie et une oraison funèbre" comme une "teuf au funérarium".
Le titre de l’album, The Afternoon of Our Lives, clin d’œil à Jonathan Richman, annonce un regard sur le milieu de la vie. L’après-midi est cette heure où le matin des promesses est derrière soi et où le soir n’est pas encore là. On y trouve des chansons d’amour matrimonial sans pathos, des méditations sur le métier de musicien et des clins d’œil culturels : une Angleterre fantasmée, des références à Ringo Starr, un James Bond détourné en "You Only Live Thrice". "45 Trips Around The Sun" semble compter les années en révolutions de la Terre, ce qui transforme l’âge en voyage cosmique. La ligne de crête est là : une pop lumineuse, presque solaire, dont les paroles ouvrent des trappes vers le songe et le vertige. L’humour n’est jamais gratuit : il sert de bouclier contre le triste, le pathétique et permet de tenir ensemble le grandiloquent et l’intime.
C’est encore le cas dans ce Mutual Admiration Society avec ces chansons sur notre incapacité à vivre ensemble, et encore moins à nous aimer, la peur de mourir ou de perdre ses proches. Et ces obsessions, Olivier Rocabois les habille une nouvelle fois de velours pop, avec souvent quelque chose de Bowien où tout son talent d’écriture (musiques et textes) éclate de nouveau !
Opulence et finesse des arrangements ("Adagio Per Alessandro", "Smoking in the rain", "Consolation Row", "Lifelong friends", "Bridge over sparkling water", "March 12th- We are the Krill"), lyrisme ("I see her everywhere", "Mutual Admiration Society", "Sing your heart out").
Magnifique.
