Depuis vingt ans, "Hallelujah" est devenu le fond de sauce de la télé-crochet : pas un candidat en larmes, pas une pub pour assurance-vie, pas un mariage en roue libre qui n’ait eu droit à sa version suppliante, piano en avant et vibrato en bandoulière. On a tellement lavé la chanson à grande eau qu’il n’en reste plus que l’écume, un cantique pour émotions en kit où plus personne ne se demande de quoi parle ce roi David qui a perdu son trône et mièvrerie pour âmes sensibles phagocytant l’originale.
Face à ce rouleau compresseur de ferveur préfabriquée, Lembe Lokk a le bon goût de regarder ailleurs et la bonne idée de ne pas déposer de gerbe.
Après Secret Chords (2022), avec Traveling Light, la chanteuse franco-estonienne signe le deuxième volet de son hommage à Cohen, avec le bassiste François Puyalto et le clarinettiste Michel Schick. Le titre dit l’essentiel du geste : voyager léger. Ici, les chansons passent la frontière sans malle, sans cordes ni chœurs, presque à nu. On pense à ces voyageurs qui ont appris à ne garder que l’indispensable : une voix qui ne fait vraiment pas semblant, une guitare qui aime la profondeur, une basse qui avance en velours, des clarinettes qui ajoutent de la rondeur et des poussières d’Europe centrale. Cohen n’a jamais eu besoin de plus. Il fallait que quelqu’un ait le courage de s’en souvenir.
Car c’est là que se joue la réussite du disque. Lokk, née à Tallinn et installée à Paris depuis près de trente ans, chante Cohen comme on chante la langue d’un pays où l’on a fini par vivre sans y être né. Elle l’habite plutôt qu’elle ne l’imite. Rien de la componction du pèlerinage : de la poésie, de la fragilité, de la malice. Entre folk, cabaret, jazz et pop le trio ne choisit pas son camp, et c’est tant mieux. Le lyrisme y reste sec comme un bon vin, et l’élégance ne vire jamais à la pose, pas de numéro de soliste, pas de démonstration, mais un voyage, de superbes réappropriations, interprétations et arrangements, une intensité, une conversation à voix basse, comme on en a tard dans la nuit.
On sort de Traveling Light avec l’impression étrange d’avoir réentendu des chansons qu’on croyait connaître par cœur, comme on redécouvre un visage familier sous une lumière différente. Voilà sans doute le plus beau compliment qu’on puisse faire à ce genre de disque : il n’a pas voulu ressembler à son modèle, il a voulu lui être fidèle. Ce n’est pas la même chose, et c’est tellement mieux !
