Thomas de Hartmann (1884–1956) est un compositeur et pianiste ukrainien, né à Khoroujivka dans l’Empire russe. Formé aux conservatoires de Saint-Pétersbourg et de Moscou, il bénéficie très tôt du soutien de grands musiciens russes, notamment Nikolaï Rimsky-Korsakov. Après une carrière prometteuse dans les cercles artistiques de Saint-Pétersbourg, il rencontre en 1916 le philosophe et maître spirituel Georges Ivanovitch Gurdjieff, événement décisif qui transforme profondément son parcours. Durant près de douze ans, Thomas de Hartmann collabore étroitement avec Gurdjieff en transcrivant, harmonisant et développant au piano des centaines de mélodies inspirées de traditions liturgiques, populaires et rituelles du Caucase, du Moyen-Orient et d’Asie centrale. Après son exil en Europe puis aux États-Unis, il poursuit une carrière de compositeur indépendant, laissant un catalogue important comprenant opéras, ballets, œuvres orchestrales, musique de chambre et pièces pour piano.

L’esthétique de Thomas de Hartmann se caractérise par une remarquable synthèse entre le postromantisme russe, l’impressionnisme français, les influences d’Honegger, Stravinsky, Martin? ou Poulenc et une recherche spirituelle singulière (avec une lien très fort avec la culture, la spiritualité et la musique juive, alors qu’il n’était pas de cette confession). Son langage évite les démonstrations virtuoses pour privilégier une expressivité souvent intériorisée, fondée sur la sobriété du geste musical et la qualité de la résonance. L’écriture harmonique, souvent modale, repose sur des successions d’accords non fonctionnelles, des pédales prolongées et des couleurs timbriques qui créent une sensation de suspension temporelle. Les rythmes présentent fréquemment des asymétries héritées des traditions orientales, tandis que les lignes mélodiques privilégient une déclamation presque vocale, dépourvue de tout pathos excessif.

La musique de de Hartmann vise moins le développement thématique classique que la contemplation. Les répétitions, les variations discrètes et les silences deviennent des éléments structurels participant à une expérience d’écoute méditative. Cette esthétique fait de son œuvre un espace de convergence entre héritage européen et traditions musicales extra-occidentales, où la simplicité apparente masque une grande sophistication de l’écriture. Longtemps éclipsé par la figure de Gurdjieff, Thomas de Hartmann est aujourd’hui reconnu comme un compositeur original dont l’œuvre annonce plusieurs orientations de la musique spirituelle et contemplative du XX? siècle.

Kirill Karabits, à la tête du Bournemouth Symphony Orchestra, entouré de la soprano Corinne Winters, livre une interprétation magistrale d’Esther, opéra inspiré de la tragédie de Racine, dont le compositeur a lui-même adapté le livret.

La reine perse Esther, exhortée par son oncle Mardochée, trouve le courage de révéler au roi Assuérus ses origines juives jusque-là dissimulées. Par cet aveu, elle espère convaincre son époux d’annuler l’édit meurtrier du vizir Haman, qui condamne à l’extermination tous les Juifs du royaume. Au péril de sa propre vie, elle obtient gain de cause : le roi révoque le décret et Haman est à son tour condamné à mort.

En mettant en musique une partie du texte français original de Racine, Hartmann en révèle toute la force dramatique et la profondeur spirituelle, dans une partition qui concentre l’essence de son langage musical. Kirill Karabits dirige cette œuvre avec une remarquable intelligence, porté par un Bournemouth Symphony Orchestra d’une grande finesse. Corinne Winters incarne une Esther bouleversante, tandis que le The Grange Festival Chorus, les ténors Paul Appleby et Bernard Richter, ainsi que l’ensemble de la distribution, font preuve d’une virtuosité sans faille, d’une attention constante aux couleurs orchestrales, aux nuances de la partition.

Cette première mondiale au disque s’impose d’emblée comme une version de référence. Elle offre l’occasion de redécouvrir un chef-d’œuvre méconnu et de mesurer toute la singularité du génie de Hartmann.