The same place est un disque qui ne devait pas exister. The Olivia Tremor Control a terminé l’album à partir des notes laissées par Will Cullen Hart, avec les membres survivants et des proches d’Elephant 6 (Derek Almstead, Jason NeSmith, Ron Kwasman). Bill Doss est mort en 2012 et Hart en 2024, et tous deux avaient commencé ce double album avant de disparaître. Au moment de la mort de Hart, deux nouveaux titres, "The Same Place" et "Garden of Light", venaient de paraître. C’est le genre de coïncidence qu’un romancier jugerait trop appuyée. Elle correspond pourtant bien à un groupe qui a toujours aimé brouiller le temps : les rêves, la mémoire, les boucles et les choses retrouvées à l’envers. Brouiller le temps et la musique : une pop psychédélique aux harmonies lumineuses, constamment troublée par des collages, des drones et divers bruits.

Chez eux, un disque devient un objet global, entre chanson et sculpture sonore. Les références à Brian Wilson et aux Beatles de Revolver et du White Album sont évidentes. Le côté solaire et mélancolique à la fois, typique de la pop "baroque", traverse leur discographie (maigre mais aussi culte que superbe, il faut absolument écouter Music from the Unrealized Film Script : Dusk at Cubist Castle (1996) et Black Foliage : Animation Music Volume One (1999)). Ce qui les distingue de simples épigones, c’est leur goût pour la musique concrète et le collage : boucles de bandes, manipulations de magnétophone, sons trouvés, drones, bruitages. Leur approche du studio est artisanale (quatre pistes, bandes trafiquées), mais très ambitieuse dans ses effets, des fragments d’abstraction peuvent surgir au milieu de refrains accrocheurs.

On retrouve tout cela dans ce disque. "Garden of Light", "Begin Now!", "Leaf" portent par exemple le versant mélodique du groupe, "Advice From The Oceans", "The Spinning Continuous", "Impressions Through the Ring", "The Same Old Place", "Fossil Faun" ou encore "A River of White" sont plus hallucinatoires.

Le titre de ce disque se présente comme une énigme. "Le même endroit" peut renvoyer à un lieu bien réel, comme Athens, en Géorgie, à un lieu intérieur, ou encore à une ritournelle musicale qui revient sans cesse. Dans "Path of the Parallels", deux chemins qui avancent côte à côte finissent par se croiser. Pour un album terminé par les survivants à partir des notes laissées par les disparus, le sens paraît presque évident : on se retrouve au même endroit, mais plus au même moment. Le sous-texte est donc celui d’un chant du deuil. Pourtant, le ton annoncé reste lumineux : celui d’un chant du cygne chaleureux et familier. C’est sans doute le plus bel hommage à des musiciens qui exprimaient toujours leur tristesse par la couleur.

The same place est un disque-monde, beau, généreux et un peu fou, qui ressemble à ce qu’ils faisaient de mieux. Il tient les 27 titres sans s’essouffler, ce qui est le risque de tout double album. Mais The Same Place n’a pas à être un chef-d’œuvre pour compter : il est la dernière pièce d’un jeu que ce groupe a commencé il y a trente ans. Remercions donc les vivants pour cette magnifique "résurrection".