"Je n’ai pu percer sans frémir ces portes d’ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible." Nerval Aurélia

Une intégrale des Nocturnes de Chopin est toujours un pari. Le corpus est si familier que chaque pianiste doit justifier de le reprendre. Kolesnikov le fait en changeant de maison (mais avec la même couleur de son dans ce disque). Après une série de disques chez Hyperion (Hahn, Couperin, Chopin, Bach, Tchaikovsky), il inaugure avec ce double album un partenariat en solo chez Harmonia Mundi. On retrouve Chopin chez lui comme à un point de départ. Ses Mazurkas de 2016 avaient reçu un accueil critique et public chaleureux.

Le programme commence par un geste de dramaturge. le disque s’ouvre en effet sur la première version du Nocturne posthume en ut dièse mineur, avant d’aborder l’opus 9 n° 1. Placer cette page en prologue, hors de l’ordre des opus, c’est refuser l’entrée chronologique. L’intégrale devient un véritable récit dont le seuil serait un souvenir plutôt qu’un réel début.

Ce parti pris rejoint l’intention de l’interprète. Kolesnikov veut aborder ces pièces comme un souvenir, un rêve ou une vision, et se laisser guider par leurs couleurs, leurs silences et leurs échos intérieurs. Cette triade pourrait presque tenir lieu de programme littéraire. Le souvenir évoque Proust : la réminiscence ne rend jamais le passé tel quel, elle le reconstruit à partir d’une sensation. Le rêve rappelle Nerval et sa formule : "Le rêve est une seconde vie". Quant à la vision, elle penche vers un romantisme visionnaire.

Pour un pianiste, toutefois, le risque est que la métaphore dissolve l’architecture. Le nocturne chopinien n’est pas une brume : c’est un chant orné posé sur une basse qui respire, héritier du bel canto, avec un contrepoint caché dans les voix intérieures.

Kolesnikov entre dans ses nocturnes, avec sensibilité, une intimité et une certaine légèreté. Il y a chez lui, la noblesse de Rubinstein, la profondeur d’Arrau dans les pièces tardives, l’intimité de Pires, tout en gardant un sens narratif qui lui est propre.

La prise de son ne cherche pas la grandeur, bien au contraire, avec un piano proche, une acoustique feutrée, assez de silence entre les pièces pour que chaque nocturne s’achève vraiment. Kolesnikov joue sur un Yamaha CFX, un piano de concert moderne, et non sur un instrument d’époque. Un piano moderne qui retrouve la transparence d’un Pleyel ou d’un Érard. Ici, c’est la manière dont le pianiste travaille le toucher et les demi-teintes qui donne ce grain feutré, plus que la facture de l’instrument.?Magnifique.