Réduire Weather Report à un saxophone et un piano peut sembler un pari insensé. Le groupe de Zawinul et Shorter, c’est une matière électrique, dense et collective. Samy Thiébault et Émilie Aridon-Kociolek ne cherchent d’ailleurs pas à la reproduire. Ils veulent en révéler une autre facette, par l’épure.

C’est là que l’album se joue. Thiébault s’est imposé un défi : écrire un programme entier pour une pianiste qui pratique peu l’improvisation. Il ne s’agit donc pas de transcrire des thèmes et de laisser chacun s’échapper dans ses chorus. Les arrangements ont le poids de véritables compositions. Chaque titre est conçu comme une suite où les mélodies, ancrées dans la mémoire collective, côtoient les variations, extrapolations et miroirs imaginés par Thiébault. Le disque compte douze plages pour sept pièces du répertoire (sept compositions de Weather Report). Des morceaux comme "Teen Town", présentée en intro puis en version complète, montrent comment l’écriture déploie un thème autour de ses prolongements. La démarche est épurée, presque dépouillée, et chaque morceau devient un espace de dialogue. Avec deux instruments seulement, rien ne peut se cacher derrière la rythmique ou les nappes, et la construction harmonique doit porter seule la tension que Weather Report obtenait notamment par l’orchestration et la recherche sonore.

Le piano d’Émilie Aridon-Kociolek avec sa sensibilité issue du classique (elle a été élève de Michel Béroff, Claire Désert et Bertrand Chamayou) et une large palette expressive ne cherche jamais à singer l’attaque électrique des claviers de Zawinul. Son sens du mouvement offre à Thiébault un terrain qui renouvelle son regard d’improvisateur et le mène vers des espaces qu’il ne soupçonnait pas. L’échange fonctionne donc dans les deux sens : la partition cadre la pianiste, et sa présence pousse le saxophoniste ailleurs. Thiébault, au ténor comme à la flûte alto, n’abandonne pas pour autant la ferveur de ses chorus. Son timbre sonore, sa virtuosité, la fluidité de ses phrasés se marient parfaitement avec l’esthétique des morceaux. On y retrouve également ses accents délibérément coltraniens et puis les phrases elliptiques, les silences, le lyrisme dépouillé plus proche de Wayne Shorter.

Ce disque ne prend pas le chemin le plus facile, celui de la transcription fidèle ou du simple exercice de style. C’est un disque d’écriture avant tout, dont la réussite vient de l’entente entre un arrangeur-improvisateur et une interprète venue d’ailleurs, d’un grand sens musical. Un pari insensé mais une belle réussite.