Chez Gershwin, l’œuvre n’est pas un monument intouchable : elle trouve son équilibre à chaque interprétation. La "Rhapsody in Blue" le montre bien. À sa création en 1924, avec l’orchestre de Paul Whiteman, une partie du piano était laissée à l’initiative du compositeur, et l’orchestration était de Ferde Grofé. Le texte musical passe ainsi par plusieurs mains : celles de Gershwin, de Grofé, des différentes éditions, puis des interprètes.
Les enregistrements de Gershwin lui-même, rouleaux de piano mécanique et disques de la fin des années 1920, confirment cette souplesse. Il joue avec une grande liberté rythmique, un swing parfois nerveux, et ajoute volontiers des ornements, au point que sa partition ressemble à un canevas. Beaucoup de pianistes "classiques" ont ensuite gommé cette liberté, tandis que la tradition jazz l’a gardée vivante. Chaque interprète doit donc choisir entre la fidélité à la lettre et la fidélité à l’esprit d’improvisation.
L’anecdote de Ravel éclaire cette ambiguïté. Il aurait refusé de donner des leçons à Gershwin en lui disant : "Pourquoi devenir un Ravel de second ordre quand on est déjà un Gershwin de premier ordre ?" Gershwin n’était pas un compositeur mal formé : il pensait simplement dans un autre univers musical, celui de la chanson, du stride et de l’improvisation.
C’est dans cet esprit que s’inscrit ce double album, hommage en deux parties. La première a été enregistrée avec l’Orchestre de Paris dirigé par Elim Chan, la seconde est consacrée aux compositions du pianiste, inspirées de chansons de Gershwin. Lucas Debargue y explore un univers très différent de ses disques précédents, dédiés aux sonates de Scarlatti et à l’intégrale de l’œuvre pour piano seul de Fauré.
La première partie, enregistrée à la Philharmonie de Paris sur le piano unique SP/287 de Stephen Paulello, réunit le Concerto en fa avec l’Orchestre de Paris, les trois "Préludes pour piano" et une version personnelle de la "Rhapsody in Blue", où Debargue ajoute ses propres cadences. Le geste est cohérent avec l’histoire : Gershwin n’a jamais considéré la partie de piano comme intouchable.
La seconde partie est la plus audacieuse. Douze études de virtuosité, écrites par Debargue à partir de chansons célèbres, constituent sa création la plus ambitieuse à ce jour. Elles prolongent la tradition des grands compositeurs qui ont composé leurs propres études. On y retrouve notamment "The Man I Love", "Someone to Watch Over Me", "They Can’t Take That Away From Me" et "I Got Rhythm", ainsi que vingt variations sur "Summertime".
Le jeu de Debargue, pétillant, enthousiasmant, passionnant, séduit par sa finesse. Le toucher est soigné, les nuances sont travaillées, et chaque note semble pensée pour chanter. Le phrasé reste souple et naturel : les mélodies respirent comme si elles étaient chantées plutôt que jouées. Le sens de l’invention est tout aussi présent. Cadences et variations ne se réduisent jamais à des démonstrations techniques : elles reprennent les thèmes pour les faire évoluer. Le rythme, enfin, est d’une grande sûreté. Il préserve la liberté et le swing propres à Gershwin, sans la raideur de certaines lectures classiques ni l’imitation du jazz. Cette liberté, à la fois maîtrisée et vivante, est exactement ce que demande cette musique.
Debargue voulait faire un disque qui montre comment la musique se transforme sans cesse, en particulier chez Gershwin, d’où le titre "Gershwin Variations". Ce titre dit aussi sa manière de travailler : le mot "variation" désigne à la fois une forme musicale, comme dans "Summertime", et une façon de jouer. Une œuvre n’existe vraiment qu’à travers les différentes versions qu’on en donne.
