Après deux disques sans paroles ou presque, Jean-Sébastien Nouveau revient au village de son enfance et dit enfin " je" dans sa langue. Un album pas loin d’être autobiographique, de glèbe et de berceau.
Depuis 2010, le Lyonnais Jean-Sébastien Nouveau y fait pousser une pop de brume et de tourmente, dans une langue anglaise qui servait peut-être de paravent. Il y avait là de la mélancolie lyrique, un goût de l’orchestration et de l’exploration, quelque chose qui s’approcherait parfois de la pop ou de l’électro. Puis vint Soleils noirs en 2023, deux plages instrumentales d’une vingtaine de minutes chacune, comme un homme qui se tait pour mieux préparer ce qu’il va dire. Ce qu’il dit, il le dit aujourd’hui, et en français. Après six ans de silence relatif depuis La Battue. Le titre sonne comme un mot-valise de plaine et de glaise, une nature que l’on imagine rude, revêche et austère. Un mauvais sol d’où l’on vient et où l’on retourne. La pochette, des peintures de Damien Cadio, a la même densité.
Jean-Sébastien Nouveau a grandi dans un petit village du nord de la Bourgogne. Il y retourne, et l’album entier tient dans ce mouvement. On pourrait craindre le nostalgique facile, la madeleine de comptoir. Naturellement rien à voir avec cela. On est dans du chanté, tantôt murmuré, presque halluciné (la notion de brouillard est quelque chose de constant dans la musique des Marquises), les choses de l’enfance avec une précision d’inventaire. Les objets y reviennent comme des reliques, et la mémoire y passe pour une forme de géologie. Les titres le disent assez : "L’étendue", "Ode aux oubliés", "Le retour du troupeau". On se croirait chez Jean Giono, Pierre Michon ou Jean Rouaud.
Le français ne sert pas de simple décor. Pour quelqu’un qui s’abritait depuis quinze ans derrière une autre langue (ou la voix d’un autre comme Jordan Geiger) chanter dans sa langue natale est un déshabillage, une vérité. Il n’y a plus de distance, plus de pittoresque d’emprunt. Chaque mot est de la maison, et chaque mot pèse.
Comme sur La Battue (2020), Jean-Sébastien Nouveau a resserré la formule. Il signe textes et musiques avec son vieux complice Martin Duru : le premier au chant, aux claviers, aux percussions, le second au piano, aux claviers, à la guitare et à la basse. Rémy Kaprielan, à la batterie, et François Clos, au marimba, passent parfois. Ce dernier signe aussi le mix donnant l’impression d’un disque de chambre, de cuisine, de grange.
Malaterre ne se contente pas de regarder en arrière. Il regarde aussi devant vers un enfant à venir.
"L’ouverture" évoque le bouleversement de la paternité, cette irruption vitale que Nouveau préfère traiter par la musique plutôt que par l’explication. Il y décrit un homme qui marche longtemps dans des forêts sombres, puis cesse de se cacher, cesse de disparaître, et accueille. Le texte a la sobriété des choses vraies. Il ne cherche ni l’effet ni la pose, et l’on suppose que c’est ce qui le rend si émouvant. Et si ce disque soulevait une sorte de paradoxe, on retournerait à sa terre natale pour mieux préparer quelqu’un d’autre à en repartir ? Le dernier titre "Personne" ne s’éloigne apporte une réponse. Personne ne s’éloigne vraiment du lieu d’où il vient, on y revient toujours, fût-ce par ses enfants.
