Cheyenne-Marie Carron a décidé, il y a une vingtaine d'années de réaliser des films. Envers et contre tout, sans se soucier des commissions, de l'avance sur recettes et de répondre au goût de la critique dominante.
Bilan : alors qu'une diplômée de la FEMIS cochant toutes les cases de la bien-pensance cinématographique aura en vingt ans, au mieux, pour les plus chanceuses, tourné quatre ou cinq films, Cheyenne, elle, en aura écrit, produit et mis en scène une bonne vingtaine !
Evidemment, elle pense son cinéma pour le public qu'elle veut toucher et pas pour les critiques qui vont dire au public ce qui devrait le toucher. Là encore, la différence est énorme : si on est sensible aux thèmes qu'elle choisit, on sera à presque cent pour cent captivé par ses films. Et, pour les suivants, même si au premier abord on s'en sent éloigné, on retrouvera la manière sincère qu'elle a d'interroger le réel, de donner à voir des réalités qui vont souvent à rebrousse-poil des avis qui ronronnent. Elle peut être virulente, polémique mais traite chacun de ses sujets et de ses personnages avec une humanité sans calculs.
"Il était une fois le printemps" en sera une nouvelle preuve. Elle y interroge une fois encore ce qu'être chrétien veut dire.
Attention ! Ceux qui ont vu "La fille publique" (2012), l'une des œuvres de Cheyenne Carron les plus réussies, savent que sa foi chrétienne est née de son arrivée dans ce qu'on pourrait grossièrement appelée une famille de "catholiques de gauche". Loin des identitaires qui pratiquent une charité bien ordonnée à eux-mêmes. Dans "Il était une fois le printemps", la cinéaste interroge le rapport des catholiques progressistes avec l'autre, le migrant. Leur compassion est-elle synonyme de naïveté ?
Selon sa méthode habituelle, Cheyenne bâtit une histoire où elle abolit le manichéisme scénaristique. Martha, jeune africaine, a été accueillie par Paul, veuf prématurément, et s'est occupée de sa fille Agathe. Quand le curé de sa paroisse lui demande, comme aux membres de sa communauté, d'accueillir des migrants, il répond à son appel... et c'est Martha qui est hostile à cet accueil.
Dans ce cinéma où chacun a ses raisons, la réalisatrice-scénariste, ne se cache jamais : c'est elle qui tire les ficelles, fait avancer le récit comme elle le souhaite. Mais, jamais, vraiment jamais, un personnage sera caricatural. Dans "Que notre joie demeure" (2024), par exemple, où elle racontait la mort du père Hamel, elle montrait son assassin non pas comme un terroriste barbare mais reconstituait le parcours d'un homme en perdition.
Avec sa grande expérience d'autodidacte qui a passé la moitié de sa vie derrière une caméra, elle sait démêler les fils des histoires autant simples que complexes qu'elle propose. L'avantage de son travail, c'est qu'il ne se périme pas : Hors le contexte d'époque, ses films ont une force intemporelle rare. Elle n'a peut-être pas été assez vue, mais on peut prendre le pari : les films de Cheyenne Carron ne vieilliront pas. Pourra -t-on dire de même de ceux de Justine Triet ?
Il serait donc grand temps de commencer à entrer dans l'univers d'une cinéaste qui n'est ni "atypique" ni une "anomalie". L'anomalie, c'est de continuer à préférer des films sans âme à des films habités. Outre son beau titre, "Il était une fois le printemps" est un instant de partage pour croyants et agnostiques qui aiment que leurs yeux ne regardent pas des images inutiles.
