Le vibraphone solo est un pari que (trop) peu d’instrumentistes osent tenir sur la durée d’un disque. Les lames prolongent chaque note, les harmoniques s’accumulent, et le musicien doit arbitrer seul entre ce qui sonne et ce qui s’efface. En effet, le disque de vibraphone solo est un objet paradoxal. L’instrument y est presque trop riche pour ce qu’on lui demande et pourtant, il y manque quelque chose. Il offre une polyphonie complète sur un clavier de lames, la possibilité de tenir ou d’étouffer le son à volonté par la pédale, et un timbre immédiatement reconnaissable. Mais il n’a ni la voix du piano, ni le grain de la guitare, ni le souffle qui permet à un saxophoniste ou à un trompettiste de phraser seul sur toute la durée d’un album. Chaque disque de ce type est donc, d’abord, la réponse d’un musicien à une série de contraintes physiques.

Lucas Dorado s’y risque avec Luna & Sol, et la démarche n’a rien d’improvisé : formé auprès de David Friedman à Berlin, il avait déjà consacré en 2019 un ouvrage pédagogique au vibraphone en solitaire, Nuevos Ritmos. Le disque apparaît ainsi comme l’aboutissement d’une recherche menée de longue date, davantage qu’un simple exercice de style.

Le titre pose le cadre. La lune et le soleil servent ici de deux pôles d’écriture, l’un du côté de la suspension et de la rêverie, l’autre du côté de l’élan et de la danse. Cette polarité répond avec intelligence au principal danger du genre, la monotonie du timbre : en faisant alterner des pièces où la résonance gouverne et d’autres où le rythme prend le dessus, Dorado construit une dramaturgie que le seul instrument ne suffirait pas à produire.

L’album ne s’interdit pas pour autant la compagnie. Deux pages s’ouvrent à d’autres voix, celle de la violoncelliste et chanteuse Mathilde Vendramin, partenaire de duo du vibraphoniste, et celle de l’Argentin Manu Sija. Elles ménagent des respirations dans un ensemble qui reste, pour l’essentiel, un dialogue de Dorado avec lui-même. Une dédicace à sa mère ajoute une dimension plus personnelle.

Dans la discographie du musicien, ce disque marque un dépouillement. Viaje, en trio (2023), puis El Sueño, en quintette (2025), reposaient sur l’interaction collective. Ici, il ne reste que le vibraphone mais Lucas Dorado en tire une lumière et une belle poésie.