Toute rencontre entre traditions musicales bute sur la même question : comment éviter la simple juxtaposition ? Ici, elle est posée avec une rigueur peu commune, car les deux partenaires sont des praticiens savants. A Filetta, sextuor corse, trace depuis le début des années 1980 une trajectoire qui mène d'une oralité séculaire vers l'écriture. Constantinople, fondé à Montréal en 1998 par Kiya Tabassian, toujours à sa direction artistique, œuvre à la jonction des musiques anciennes et des musiques modales persanes. Le disque naît donc du dialogue entre deux savoirs.

Côté corse, la polyphonie traditionnelle est une pensée de la simultanéité : les voix s'ajustent en accords, en quête d'un timbre collectif et d'une résonance partagée. Côté persan, la musique savante est une pensée de la ligne : un mode, le dastgah, organise un répertoire de formules et de degrés que l'interprète orne et improvise. L'une est verticale, l'autre mélodique. Les réunir suppose donc de décider qui porte la structure et qui la colore.

Le dispositif instrumental apporte une réponse partielle. Six voix corses s'associent au sétar, à la voix de Tabassian, au kanun, au violon baroque, à la viole d'amour et aux percussions. Deux de ces instruments relèvent de la sphère européenne ancienne et ouvrent un espace intermédiaire : violon baroque et viole d'amour font le lien entre deux esthétiques sans appartenir tout à fait ni à l'une ni à l'autre.

Ce Clair obscur compte douze pièces, dont les titres alternent entre corse ("L'abbriu", "L'anghjuli", "U Lamentu di Ghjesù"), persan ("Payâm", "Bâd-E Zamân", "Bangu-E Boland") et français ("A l'aube d'une forêt"). Les textes parlent d'exil, de mémoire, d'amour et d'espérance.

Ces thèmes ont chez les deux peuples de profondes racines poétiques. La Corse a ses voceri et ses lamenti, ces chants de deuil où la voix pleure les absents, et ses paghjelle, où la ferveur se fait prière à plusieurs. La Perse a sa poésie mystique, celle de Rûmî, de Hâfez, qui chante la séparation d'avec l'aimé et le désir de retour, la flûte de roseau arrachée à sa roselière et gémissant sa nostalgie, le vent qui porte un message d'un cœur à l'autre. Que le disque s'ouvre sur un "Payâm", un "message", et sur un "Bâd-E Zamân", un "vent du temps", n'a rien d'un hasard : d'une rive à l'autre, le même chagrin lumineux circule, la même certitude que la perte est une manière de fidélité.

Des mélodies intenses, une spiritualité diffuse : les lignes mélodiques et rythmiques se tissent ici l'une dans l'autre, sans que l'on sache plus où finit la polyphonie corse et où commence la ligne persane. C'est là, dans cette zone d'ombre et de lumière mêlées, belle comme la plaine orientale, que le titre prend tout son sens. Le clair obscur n'est pas un compromis entre deux traditions : c'est l'endroit où chacune, éclairée par l'autre, révèle ce qu'elle taisait. À la fin, plus de juxtaposition, mais une seule voix qui s'élève, plurielle.