On pourrait croire, à l'écoute des premières mesures, que rien n'a changé chez Girls in Hawaii, et c'est en partie vrai. Pourtant, on remarque vite la manière dont le groupe a resserré son vocabulaire harmonique autour de progressions simples, souvent modales, qui refusent la résolution facile : les accords glissent plutôt qu'ils ne concluent, laissant chaque morceau flotter dans une tonalité qui colle parfaitement au thème de la quête inaboutie. Ce n'est pas un hasard si le titre-phare, "Eldorado", construit sa dramaturgie sur une montée progressive de la texture plutôt que sur un refrain explosif : les guitares s'ajoutent par couches, la batterie se densifie sans jamais céder à l'emphase, et le morceau atteint son sommet non par un changement d'accord spectaculaire, mais par accumulation sonore.
Le chant à deux voix, partagé entre Antoine Wielemans et Lio Vancauwenberghe, fonctionne moins comme une harmonisation classique que comme un contrepoint émotionnel : les deux lignes se croisent sans jamais se superposer parfaitement, créant un léger flottement, presque un décalage de phase, qui donne à l'ensemble cette texture troublante caractéristique du groupe depuis ses débuts. Ce choix d'écriture a des conséquences directes sur l'arrangement : l'espace laissé entre les deux voix est comblé par des nappes de synthés discrètes, jamais dominantes, qui agissent comme un troisième plan sonore plutôt que comme une mélodie concurrente.
Cette retenue tient aussi à la façon dont le disque a été fabriqué. Les deux fondateurs ont travaillé à domicile, loin des grands studios et sans producteur extérieur, partant d'une trentaine de maquettes dont onze ont été retenues. Les voix ont souvent été conservées dans leur premier élan, avec leurs aspérités : les petits écarts de justesse et de placement rythmique ne sont pas corrigés, mais assumés comme éléments expressifs. C'est l'héritage de l'indie rock des années 1990 (Pavement, Grandaddy, Radiohead), où l'imperfection fait partie du matériau. Le seul artifice déclaré va dans le même sens : le groupe évoque une touche d'auto-tune dans l'esprit de Daft Punk et de Giorgio Moroder, utilisée comme un timbre plutôt que comme une correction, une couleur donnée à la voix, un peu comme sur le dernier album des Strokes.
Sur le plan rythmique, l'album évite souvent le beat carré. Les morceaux semblent respirer plutôt que marcher, portés par des tempos modérés et une batterie dont la pulsation ne s'impose jamais vraiment.
"Who's To Blame", qui referme le disque, illustre cette construction par accumulation lente : le morceau part d'un motif de guitare presque hésitant, comme improvisé, avant que les couches ne s'ajoutent une à une jusqu'à un climax étonnamment feutré, sans saturation ni rupture brutale de dynamique. Cette fin refuse la catharsis évidente et préfère laisser la tension irrésolue, à l'image du disque entier.
Girls in Hawaii semble avoir choisi : la beauté d'une mélodie ne tiendra pas à sa résolution, mais à sa suspension. Eldorado n'est pas une destination, c'est une direction, et le disque épouse cette très ancienne sagesse : le sens se trouve dans la marche plutôt que dans l'arrivée. Les imperfections conservées, les silences laissés ouverts, les climax feutrés ne sont pas des manques, mais une forme de vérité. Car une mélodie en suspens a quelque chose de profondément humain : elle nous rappelle que l'inachevé n'est pas un échec. Quand "Who's To Blame" s'éteint, ce n'est pas le vide qui reste, mais une douceur qui continue de résonner.
