Il y a dans Mobil Home une intuition presque cartographique : celle qui consiste à faire de l'habitat précaire : le mobile-home, cette maison qui n'en est pas une, posée sur cales, jamais vraiment enracinée, la métaphore centrale d'un être-au-monde contemporain.

Florent Marchet, depuis ses débuts, s'est construit une place singulière dans la chanson française : ni tout à fait héritier de la tradition du texte (Bashung, Christophe, dont l’ombre plane parfois ici), ni simple technicien de studio, mais quelque chose comme un ethnographe du malaise ordinaire (les relations humaines et les destins qui se croisent ou se séparent, le temps qui passe, la paternité et l’amitié, l'homophobie, les violences conjugales…), qui préfère l'understatement à l’emphase, capable d’une grande acuité tout en gardant une certaine intimité ("Sortir les violons" comme un programme).

Ce qui frappe d'abord, à l'écoute, c'est le refus de la grandiloquence. Là où d'autres auraient fait du mobile-home un symbole appuyé de précarité sociale, Marchet choisit la litote. Les mélodies (belles) avancent souvent par paliers, par phrases courtes qui semblent hésiter avant de se résoudre, comme si la musique elle-même refusait l'installation définitive, le confort d'une tonalité stable, restant fidèle à son sujet : ces vies suspendues, ces existences en transit permanent.

L'orchestration, elle, joue sur un entre-deux similaire : synthétiseurs vintage qui évoquent une modernité déjà datée (fruit de la rencontre avec le producteur belge Xavier de Maere qui l'a incité à explorer les textures et les sonorités), cordes discrètes qui n'appuient jamais le pathos, arrangements qui laissent respirer le silence entre les mots. Cette économie de moyens n'est pas pauvreté mais choix esthétique : elle correspond à une poétique du peu, du presque-rien, qui est l’une des signatures de Marchet, avec son intensité attrape-coeur, un art de dire beaucoup avec des matériaux modestes, en cela proche d'une tradition minimaliste qui doit autant à la chanson réaliste qu'à une certaine pop électronique désenchantée.

Le disque se lit aussi comme une suite de portraits, et c'est là que la dimension presque sociologique de l'écriture de Marchet prend tout son sens. Ses personnages ne sont jamais grotesques ni misérabilistes, ils sont observés avec une tendresse distanciée, celle de quelqu'un qui regarde depuis la fenêtre d'un train de banlieue les zones pavillonnaires, les campings à l'année, les existences ordinaires qui n'accèdent jamais tout à fait à l'image qu'elles se faisaient d'elles-mêmes. Le mobile-home devient alors moins un objet sociologique qu'une figure existentielle : celle de l'homme moderne empêché d'habiter pleinement sa propre vie, toujours en position d'attente, de sursis, de provisoire qui dure.

Il y a, dans cette manière de traiter le quotidien sans le trahir ni l'esthétiser à outrance, un geste qui rappelle certains cinéastes du réel plus que d'autres chanteurs : une caméra fixe, un refus du jugement, une attention presque documentaire portée aux détails matériels, la moquette, la caravane, le parking, qui, accumulés, dessinent en creux tout un rapport de classe et de génération.

C'est l’une des grandes réussites (mais c’est une récurrence chez Florent Marchet de Courchevel à "Comme il est beau", de Rio Baril à "Benjamin" en passant par "En famille" ou "Le terrain de sport"…) de ce disque : avoir su parler avec ces paroles et ces mélodies qui touchent en plein coeur, de l'échec, du déclassement, de l'immobilité sociale, sans jamais tomber dans le misérabilisme complaisant ni dans la moquerie condescendante. Un équilibre rare, qui tient de l'écriture autant que du chant, un art du contrepoint entre gravité du propos et légèreté apparente de l’exécution dont Florent Marchet est l’un des maîtres.

Mobil Home s'écoute ainsi comme une fable discrète sur l'habitat contemporain : non pas la maison qu'on rêve, mais celle qu'on habite faute de mieux, et la manière dont, malgré tout, on y installe des rideaux.