Spectacle d'après le scénario original de Jacques Prévert, mis en scène par Jean-Philippe Daguerre assisté de Hervé Haine avec Agathe Boudrières, Stéphane Dauch, Guillaume Delvingt, Mikaël Fasulo, Michaël Giorno Cohen, Sandrine Moaligou, Aurélie Noblesse, Oscar Voisin.
Il fallait oser pour se lancer dans l'adaptation sur les planches du chef-d'oeuvre de Carné et Prévert (même si cela a déjà été fait, dans des versions resserrées, avec des fortunes des plus diverses...) Qui d'autre à part Jean-Philippe Daguerre (et sa fidèle troupe du Grenier de Babouchka) était capable de relever un défi aussi fou ?
Et disons-le tout de suite : le résultat est d'une incroyable qualité. Tout dans ce spectacle invite à quitter son quotidien morose pour se plonger en un peu moins de deux heures au dix-neuvième siècle sur le boulevard du Crime. Sans reproduire le film de Marcel Carné, le spectacle est néanmoins complètement respectueux du scénario original et de ses personnages, c'est très appréciable.
Dès la première scène, on est happé par un Jéricho fantasque et hâbleur (formidable Sandrine Moaligou) qui se fait un incomparable maître de cérémonie. Et puis la scénographie si émouvante d'Antoine Milian apparaît : des colonnes de métal surmontées par des réverbères.
Bientôt les notes magiques et malicieuses de l'irremplaçable Hervé Haine nous transportent immédiatement dans le monde nocturne et poétique des saltimbanques, que Moïse Hill éclaire à la perfection. Enfin les costumes toujours formidables de Corinne Rossi complètent ce tableau idyllique.
Les comédiens avec une osmose évidente et grandiose, dirigés magnifiquement par Jean-Philippe Daguerre (avec peu d'effets mais son incontestable savoir-faire) restituent une époque sans la caricaturer, par l'unique sincérité et générosité de leur jeu.
Oscar Voisin est un mime Deburau d'une grande délicatesse et d'une vraie élégance. Stéphane Dauch incarne avec énergie et démesure le grand Frédérick Lemaître. Michaël Giorno-Cohen est un Lacenaire d'une grande intensité. Agathe Boudrières, une Nathalie touchante. Mikaël Fasulo en comte de Montray et Guillaume Delvingt en directeur du théâtre sont tous deux formidablement convaincants.
Et puis il y a Aurélie Noblesse. Exceptionnelle de grâce et d'émotion. Pas exempte de gouaille mais qui ne fait à aucun moment une imitation d'Arletty. Elle est bien au-delà, dans la totale incarnation de Garance qu'elle s'est appropriée jusque dans sa démarche, ses soupirs et ses silences, portant avec un sourire de politesse son indicible mélancolie. Et elle nous touche infiniment...
"Les Enfants du paradis", malgré la noirceur de son scénario, est une bulle de bonheur offerte par cette équipe merveilleuse au petit supplément d'âme qui restitue avec maestria cette histoire d'amour contrarié, interrogeant sur le destin et sur la liberté.
Merci Jean-Philippe Daguerre de faire entendre, en 2026, Jacques Prévert et son immense poésie. Merci, avec des spectacles comme celui-ci, de réenchanter nos vies... Et un grand Bravo à toute la troupe.
Coup de coeur !
