Un trio nommé d'après une matière tendre publie un second album intitulé d’après une des architectures les plus rigides du XXème siècle. Le contraste pourrait tenir lieu de programme.
Ce trio bordelais a fait ses débuts en 2021 avec Nos Rencontres, Michaël Korchia signe l'essentiel des compositions et de la production, Jérôme Excoffier tient les guitares, Elsa Leroyer le chant et une partie des textes.
Le groupe se réclame de la pop baroque de la fin des années 1960, actualisée par une touche contemporaine. Les différents morceaux en donne la mesure : des synthétiseurs tout en rondeur, des notes de guitare hachées, et le timbre aérien d’Elsa Leroyer pour des chansons à la fois joyeuse et triste. La formule mérite d'être prise au sérieux et fonctionne tout du long disque. Le "happy sad" est un vieux procédé de la pop, qui consiste à faire porter au décor sonore une clarté que le propos dément à demi. La musique rassure et le texte inquiète ou l'inverse (des textes qui explorent les rapports amoureux, l’émancipation, la sensualité et les formes de déshumanisation), et l'écoute se loge dans l’écart.
Une dichotomie que l’on retrouve donc également entre le nom du groupe et le titre de ce disque. Le feutre est une matière qui amortit : il étouffe le bruit, isole, adoucit les chocs. Dans un habitat collectif où les cloisons sont minces et où la vie des voisins s'entend, le feutre est aussi ce qui protège. Sa présence dans le nom suggère une esthétique de l'atténuation, faite de timbres arrondis, de dynamiques contenues et de mélancolie sans éclat, opposée à la dureté du béton. Le groupe s'appellerait ainsi ce que l'on pose entre soi et le mur. L'album, lui, serait le lieu où le doux et le dur se répondent : l'intimité des voix contre la monumentalité du titre, la pop de chambre contre le grand ensemble. Ces Grands Ensembles n’est pas un intitulé neutre. Korchia explique l’avoir emprunté à Sarcelles, où il a grandi. Sur le disque, ces bâtiments massifs, pensés pour le collectif, deviennent le décor de trajectoires singulières, traversées de désirs et de contradictions.
C'est finalement dans le son que l'album tient sa promesse. La production de Michaël Korchia a le mérite de la précision : chaque timbre est placé avec soin, les synthétiseurs arrondis dialoguent avec des guitares plus nerveuses, la basse en avant, qui donne à l'ensemble une assise charnelle, et la voix d'Elsa Leroyer flotte au-dessus sans jamais s'imposer. Rien ne sature et rien ne crie, mais la retenue ne verse jamais dans la mollesse. Le feutre du nom se laisse entendre dans cette matière sonore veloutée, qui amortit sans étouffer.
Les mélodies achèvent de convaincre. Elles sont le véritable moteur du disque : immédiates sans être faciles, elles s'installent dès la première écoute et gardent de quoi revenir. C'est là que la formation évite l'écueil du pastiche qui guette la pop baroque, car elle ne copie pas une époque, elle en retient l'art de la mélodie et du contre-chant et le remet au service d'un propos d'aujourd'hui. Face à la rigueur du béton évoqué par le titre, Les Grands Ensembles oppose ainsi une pop d'orfèvre, chaleureuse et élégante, qui rend le disque aussi agréable à écouter qu'intéressant à décrypter.
