Entre Bedous et Lescun, la route se plie en lacets que le facteur connaît comme un musicien connaît une partition qu'il n'a plus besoin de lire. Ses pensées musicales ne commencent pas par des notes mais par un pas, ou plutôt par le mouvement régulier de la journée : la portière, le moteur, la boîte qui claque, le moteur qui reprend, la portière, le sentier jusqu'à la grange, puis la même chose au village suivant. La tournée est une mesure, et la mesure est déjà une pensée, car elle découpe le temps en unités qui reviennent. Avant de fredonner quoi que ce soit, il habite un rythme. Ce facteur, c’est le chanteur et guitariste Thomas Boudineau alias Le Flegmatic.
Ce rythme n'est pas vide. Sous lui court le gave, qu'on ne cesse jamais d'entendre sans jamais l'écouter vraiment ou ne plus l’écouter vraiment, comme on ne remarque pas un bourdon de cornemuse tant qu'il ne s'arrête pas. Le torrent tient dans la vallée la fonction d'une basse continue : il ne dit rien, mais il donne à tout le reste sa tonalité. C’est peut-être aussi ce qui porte le contrebassiste Olivier Potraz qui accompagne Thomas Boudineau, ce groove lancinant.
Quand la route s'éloigne de l'eau et monte vers un hameau, le facteur entend le fond sonore s'amincir, et sa pensée change de registre. Elle devient plus aiguë, plus fragile, plus proche du sifflotement. Il y a là une première leçon : nous ne choisissons pas la musique de nos pensées, nous la recevons du paysage qui nous porte.
Car la montagne compose sans auteur. Les sonnailles des brebis composent des polyrythmies qu'aucun percussionniste n'oserait écrire, chaque cloche décalée d'une fraction de seconde sur sa voisine. Mais peut-être que Julien Barbagallo y a pensé sur les titres "Autoportrait (ma non troppo)" et "Le Buffle des Marais" ?
Le vent dans les hêtres, le cri d'un vautour, le silence brusque d'une combe après le passage d'un nuage forment une œuvre sans partition et sans public, sinon celui qui passe. Le facteur est ce public involontaire et itinérant. Il n'écoute pas la musique de la vallée comme on assiste à un concert, assis et attentif, il la traverse, elle le traverse, et cette écoute distraite est peut-être la plus juste, celle où le son n'est pas un objet mais une atmosphère de la pensée.
Il y a pourtant chez lui une singularité : il porte des lettres. Il transporte des paroles qui ne sont pas les siennes, des nouvelles de naissances, de deuils, de factures, sans les lire. Des histoires de barragiste, d’amour souvent, de petite momie même, des choses graves dites mais sans pathos et plutôt avec ironie.
Sa mélodie intérieure elle lui vient d'ailleurs, d'un refrain entendu à la radio, d'un chant de messe, d'un air, d’une comptine que sa mère chantait, et il la transporte de village en village sans la posséder tout à fait, la déformant un peu à chaque étape, en oubliant une phrase, en en inventant une autre, tel un troubadour ou un trouvère moderne.
La pensée musicale, c’est aussi cela : non pas juste une création, mais également une distribution, un acheminement lent de fragments d'un lieu à un autre. Cette répétition quotidienne pourrait sembler pauvre, mais elle ressemble à une mélodie où les notes se fondent les unes dans les autres au lieu de s'aligner comme des perles. Le facteur le sait sans l'avoir lu : sa tournée est la même tous les jours et pourtant, aucun jour ne la répète. La lumière sur le Pic d'Anie n'est jamais la même, la vieille d'Accous n'a pas toujours la même chose à dire, et son propre humeur module la phrase. Ce qui revient n'est pas identique, c'est un thème, et le thème n'existe que dans ses variations. Mais le monde n'a pas forcément besoin de changer, il suffit d'en modifier légèrement le point de vue. C'est une esthétique du léger déplacement plutôt que de la rupture. Dans ce disque, il est question de folk intimiste, teinté de blues, de jazz presque, avec un réel sens de la mélodie, une certaine profondeur dans les arrangements (comme dans "Mes rêves" par exemple). C’est rocailleux mais avec de la rondeur, de la sensibilité.
Reste le silence. L'hiver, quand la neige ferme le Somport et que les hameaux s'enveloppent, la vallée retient son souffle. Le moteur coupé, le facteur reste un instant debout dans la cour d'une ferme, et rien ne joue plus. Nietzsche disait que sans la musique la vie serait une erreur, mais il faudrait ajouter que sans le silence la musique ne serait peut-être qu'un bruit de plus. C'est dans ce vide que les pensées du facteur deviennent chant : non pas ce qu'il entend, mais ce qu'il laisse résonner en lui, entre deux villages, quand il n'y a plus personne à qui remettre quoi que ce soit. A nous, le facteur Thomas Boudineau aura donné un magnifique disque.
