Il y a des silences qui finissent par prendre la forme d'un disque. Sept ans après Hyperspace, Beck publie le 18 septembre 2026 Ride Lonesome, son quinzième album studio, et signe la plus longue pause de sa discographie entre deux disques. On l'attendait peut-être en caméléon, on le retrouve en narrateur.
Tout commence à Londres. Au Royal Albert Hall, Beck a donné deux concerts avec une formation de 85 musiciens, en puisant largement dans le répertoire de Sea Change. Pour la première fois, ces chansons étaient jouées avec tous leurs habits d'orchestre, et l'expérience semble lui avoir donné l'envie de retourner en studio avec des cordes. Le projet est resté un temps sans nom avant de devenir cet album, qu'on entend autant comme une suite que comme le prolongement de ces concerts.
L'un des intérêts du disque tient à sa place dans la discographie de Beck. Après deux albums plus pop et une période consacrée aux collaborations et aux reprises, Ride Lonesome renoue explicitement avec le diptyque formé par Sea Change et Morning Phase. Cette continuité n'est pas seulement thématique, elle est concrète : plusieurs musiciens présents sur les enregistrements de 2002 et 2014 reviennent ici, ce qui donne à l'album une texture sonore immédiatement reconnaissable. L'enregistrement s'est déroulé dans la Room B d'United Studios, à Hollywood, ainsi qu'à Pink Noise, le studio personnel de Beck, avec un mixage de Nigel Godrich et de superbes arrangements signés de son père, David Campbell. Le résultat repose sur une complicité mûrie pendant deux décennies : ces musiciens n'ont plus besoin de se chercher, ils s'entendent à merveille.
Douze titres, environ 47 minutes de bonheur, comme une synthèse personnelle entre l'héritage de Neil Young et celui de Nick Drake. Le format reste celui de la chanson, mais l'agencement raconte autre chose : le retour à une sincérité formelle après des productions plus lissées, comme le très, très mitigé Colors. Le disque s'ouvre sur le morceau-titre et se referme sur "Beyond the Light", comme une route que l'on parcourt sans retour.
Il y a aussi, dans le titre, une solitude à l'adverbe. Dans "ride lonesome", l'adjectif tient lieu d'adverbe : la solitude n'est pas ce que l'on subit, c'est la manière dont on avance. Il évoque Ride Lonesome (La Chevauchée de la vengeance en version française), le western de Budd Boetticher avec Randolph Scott (1959), et l'imaginaire s'accorde : un cavalier solitaire, des paysages ouverts, une pudeur des sentiments. Ce cadre convient à un disque où l'émotion passe par la retenue.
L'instrumentarium annoncé fait la part belle aux textures : réverbération, pedal steel, cordes, cuivres, piano et guitare. C'est une palette faite pour la patience, avec de belles mélodies qui se déploient lentement et des arrangements qui enveloppent autant qu'ils soulignent. Fidèle à la tradition de Sea Change et de Morning Phase, on y trouve des tempos bas, des harmonies qui s'étirent et une voix posée au premier plan, sans effort.
On retrouve ainsi le Beck de Sea Change et de Morning Phase, plus mûr, plus apaisé, et toujours aussi fascinant quand il choisit de murmurer. Un album à écouter lentement, comme on chevauche : seul, et sans se retourner.
