Réalisé par Roy Andersson. Drame. 1h59. 1970. Reprise le 2 septembre 2026. Avec Ann-Sofie Kylin, Rolf Sohlman, Anita Lindblom, Bentil Norström.
Ceux qui ne connaissent pas l'immense cinéaste qu'est Roy Andersson auront la chance d'entrer dans son cinéma par son premier film, sorti en Suède en 1970 et seulement distribué en 2008 en France. Andersson traverse donc un demi-siècle de formes cinématographiques puisque son dernier long-métrage, Pour l'éternité date de 2019.
Il est convenu que son cinéma révèle son originalité d'abord dans ses courts-métrages, pour s'épanouir dans ce qui est peut-être son chef d'œuvre, Chansons du deuxième étage, un choc esthétique peu commun où le cinéaste suédois se joue de la grammaire habituelle pour exposer et imposer sur l'écran sa vision pessimiste de l'humanité.
Avec A Swedish Love Story, Roy Andersson n'en est pas encore là. Quoique... Partout affleurent les prémisses de ses obsessions à venir. Les amours préadolescentes d'Annika et Pär sont apparemment contées de manière naturaliste. La petite blondinette nordique classique et son jeune partenaire, au physique plus difficile et à la psychologie plus tourmenté, forme un couple atypique. Elle sera étudiante, lui est déjà mécano dans le garage paternel. Comme les personnages à venir d'Andersson, ils parlent peu, sont ballotés par leur environnement et vivent dans leur candeur et leur fraîcheur encore intactes sans doute le meilleur de leur existence. Puissent-ils éviter la médiocrité prédéterminée qui se lit dans ce que sont devenus leurs parents, pourtant eux aussi, en train d'entrer dans ce qui aujourd'hui s'éloigne, c'est-à-dire le modèle social-démocrate suédois. Les adultes feront d'ailleurs quelques allusions "politiques" à cet avènement. Ici, on entre dans un nouveau monde dont ces enfants qui s'aiment sont la promesse. Les familles respectives d'Annika et Pär ne sont pas de la même classe sociale, mais il va falloir cohabiter, vivre ensemble pour créer une nouvelle société plus juste et plus harmonieuse. La famille bourgeoise d'Annika, déjà dans le consumérisme et les mœurs libérées, découvre celle, plus ouvrière, plus traditionnelle, de Pär lors d'une mémorable et traumatique fête à l'écrevisse.
A Swedish love story offre un portrait sensible de la jeunesse provinciale des années 70. Les garçons chevauchent des cyclomoteurs, vont et viennent sans autre but que de vaincre l'ennui. Les filles font banquette avant de trouver enfin le garçon de leurs rêves ou plus prosaïquement celui qui leur fera découvrir le grand secret. Et, si quelque part, malgré leur éloignement autant géographique que cérébral, Roy Andersson et Jean Eustache ne se rejoignaient-ils pas dans leur célébration du passage désenchanté de l'enfance vers l'inconnu adulte ? Ne faut-il pas mettre en correspondance A Swedish love story et Mes petites amoureuses?
A l'heure où régnait en despote génial Ingmar Bergman sur le cinéma suédois, Roy Andersson s'est plutôt choisi comme modèle Bo Widerberg, celui du Péché Suédois (1963) et du Quartier du corbeau (1963) pour installer un cinéma qui s'intéresse moins aux intellectuels et à la métaphysique, et décrit la Suède réelle, celle d'une petite bourgeoisie qui se construit sans Dieu et sans culture.
Plus tard, loin des amours post-enfantines, Roy Andersson se fera le chantre de la solitude, des addictions et des obsessions de cette société vainement climatisée. Ce moraliste désespéré passera le témoin à un autre Suédois, Ruben Östlund, pourfendeur de la société post-industrielle dans ses deux palmes d'or, The Square (2017) et Sans filtre (2022).
Mais place à cette histoire d'amour suédoise qui, 56 ans après, n'a rien perdu de sa pertinence ni de son charme teinté d'une légère amertume.
