Il y a, dans le geste qui consiste à revenir au système pentatonique, quelque chose d’un retour aux sources qui n’est jamais tout à fait anodin ni naïf. C’est ce pari qu’articule Arnaud Roulin avec Voyage Pentatonique, son deuxième disque solo.
Pianiste et compositeur partagé entre Paris et Rio de Janeiro, Roulin y poursuit l’exploration d’un langage déjà esquissé sur son premier album, Massages for Piano, paru en 2023, tout en déplaçant plus loin encore les frontières de son univers. Il ne s’agit donc pas de prolonger à l’identique un geste désormais identifié, mais de le pousser vers un nouvel espace, plus ample et plus hybride.
Le titre de l’album n’est d’ailleurs pas un simple jeu de mots terminologique. La gamme pentatonique constitue ici un véritable principe de composition, un dispositif structurant qui permet au musicien de créer à partir de la contrainte plutôt que de la subir. Roulin ouvre ainsi un espace de liberté paradoxal, où l’improvisation héritée du jazz et l’écriture savante se rencontrent, se répondent et finissent parfois par se dissoudre l’une dans l’autre. Le piano y conserve son rôle central, mais il dialogue avec ce que le compositeur décrit comme un "orchestre synth-phonique" : non pas un ensemble instrumental au sens classique, mais une matière électronique, une masse synthétique qui vient prolonger, déplacer ou envelopper le son acoustique.
Cette hybridation n’apparaît pas comme une rupture, mais comme l’aboutissement d’un parcours et d’une généalogie de collaborations. Au cœur du disque se trouve notamment la relation avec Thomas de Pourquery, complice de longue date et producteur de l’album, ainsi que Nicolas Villebrun aux machines, dont la présence irrigue l’ensemble de l’architecture sonore. Derrière eux se dessine l’empreinte d’autres compagnonnages : Babx, Koudlam, Jeanne Added, Maxime Delpierre, Laurent Bardainne… qui ont progressivement nourri chez Roulin une attention particulière aux textures électroniques, aux timbres et aux frottements entre musique savante et formes plus pop.
Cette recherche sonore doit aussi beaucoup au travail réalisé en studio. À la prise de son, Thomas Rasoanaivo, et au mixage, Guillaume Jay, participent à cette esthétique du détail où chaque grain semble avoir été pesé, chaque espace soigneusement dessiné. Car si la musique de Voyage Pentatonique se déploie dans une forme de douceur contemplative, elle n’a rien de vaporeux ou d’approximatif. Sa sérénité repose au contraire sur une grande précision dans le traitement des matières, des silences et des résonances.
Plusieurs lignes de force traversent ainsi l’album et contribuent à lui donner sa singularité. Il y a d’abord ces climats suspensifs et contemplatifs, cette impression de plénitude et de mouvement continu, comme un long courant dérivant qui justifie pleinement l’idée du voyage. Les morceaux avancent moins par ruptures que par glissements, portés par la subtilité des phrasés et la délicatesse des mélodies. Le piano y semble parfois s’étendre au-delà de ses propres limites, jusqu’à prendre une envergure presque orchestrale.
Dans cette musique, quelque chose relève d’un impressionnisme contemporain : on y perçoit un héritage ravélien dans le travail des couleurs et des harmonies, mais aussi des réminiscences de Satie, de Kraftwerk, de Wendy Carlos ou de Beverly Glenn-Copeland. Ces références ne sont jamais convoquées comme des citations explicites. Elles apparaissent plutôt comme des traces, des affinités, des manières de penser le rapport entre répétition, espace, timbre et mélodie. Roulin compose ainsi une musique qui semble à la fois familière et difficile à situer, suffisamment ancrée dans plusieurs traditions pour mieux s’en affranchir.
Au bout du compte, Voyage Pentatonique ne se contente donc pas d’explorer un mode ou une gamme. Il transforme la contrainte pentatonique en prétexte à une traversée intérieure, où les frontières entre écriture et improvisation, acoustique et synthétique, héritage classique et pop savante s’estompent progressivement. Arnaud Roulin ne cherche ni à démontrer une virtuosité ni à s’inscrire dans les contours rassurants d’un genre. Il construit plutôt un espace d’écoute où le temps semble se dilater, propice à la sérénité et à une forme d’harmonie intérieure. C’est sans doute là la réussite la plus discrète du disque : faire de la contrainte non pas une limite, mais un territoire de liberté presque paradoxal, à l’image d’un voyage dont la destination importerait finalement moins que la dérive elle-même.
