Il y a des disques qui naissent d'un lieu, et d'autres qui naissent d'une idée du lieu. Island, le nouveau disque du batteur et compositeur Christophe Marguet, appartient clairement à la seconde catégorie. Loin de toute tentation illustrative, l'album ne cherche pas à peindre une île mais à en restituer l'expérience intérieure : celle d'un retrait choisi, d'un isolement qui devient matrice de création plutôt que privation.

Le point de départ, c’est l'histoire d'un homme (Brendon Grimshaw naît en 1925 à Dewsbury, dans le Yorkshire) ayant consacré près de quarante années de sa vie à restaurer, seul ou presque, un petit territoire insulaire (Moyenne, à peine dix hectares, nichée dans ce qui deviendra le parc marin de Sainte-Anne, au large de Mahé aux Seychelles), y replantant une forêt, y faisant revenir une faune disparue, jusqu'à en faire un sanctuaire naturel, et faisant de cette île, autrefois quasi stérile, un écosystème vivant. Cette entreprise solitaire, menée sans autre ambition que le soin porté à un lieu, a valu à Grimshaw une réputation de "Robinson Crusoé des temps modernes".

Mais Marguet évite de coller trop précisément la musique à l'histoire. Ce n'est pas de la musique descriptive : on n'entend pas chaque morceau raconter un épisode précis de la vie de Grimshaw. C'est plutôt une transposition d'émotions, faite d'échos et de résonances, qu'une illustration fidèle des faits. L'instrumentation choisie dit beaucoup de l’intention musicale. Autour de la batterie et de l'écriture de Marguet gravitent la contrebasse d'Hélène Labarrière, le violon ténor et ses effets de Régis Huby, l’omniprésente guitare électrique de Manu Codjia. Des choix forts qui ouvrent le spectre sonore vers des zones plus électriques, presque rock à certains moments. C’est l’une des constantes du travail de Marguet : le refus des frontières trop nettes entre jazz, musique de chambre et rock progressif. Et puis c’est l’une de ses autres préoccupations : la recherche d'un son, d’une identité sonore qui dépasse la simple addition des individualités. Que ce soit avec ses sextets, ses quartets… ou des formations plus atypiques comme celle réunie pour ce disque, Marguet pense chaque projet comme un objet sonore singulier, taillé sur mesure, plutôt que comme une formule.

C’est donc un véritable collectif qui s'organise autour d'un centre de gravité rythmique : le tandem formé par la contrebasse et la batterie ne joue jamais un rôle de simple assise, mais participe pleinement aux lignes mélodiques. Des mélodies, volontiers sinueuses ou anguleuses, qui se construisent par vagues, avec des montées de tension qui n'excluent jamais un retour au silence ou à l’épure, avec de l’ampleur, de la profondeur. Violon, batterie, contrebasse et guitare échangent des motifs qui se répondent, se prolongent, se contredisent parfois, dans une logique de dialogue permanent. Christophe Marguet ne s'exclut évidemment pas de ce jeu de miroirs : ses propres interventions à la batterie ne se cantonnent pas à une simple fonction d’accompagnement.

Island s'écoute moins comme un concept-album au sens strict que comme une sorte de méditation en forme de suite poétique, où chaque titre qu'il évoque le quotidien, la solitude, les dauphins ou le sable blanc, fonctionne comme une facette. En extrapolant, ce disque ne raconte pas une île : il en propose l'équivalent sonore, cette sensation d'un monde retiré.