Cela faisait des années que je n'étais pas venu à Rock en Seine, mais l'affiche 2026 était tellement imparable qu'il était hors de question de rater cette édition. J'ai quand même manqué les deux premiers jours, car il fallait aller récupérer l'héritier en Pologne chez sa grand-mère, avant la rentrée des classes. Donc un peu de frustration d'avoir raté Tyler The Creator, Djo ou la messe électro-punk de Kompromat. J'ai donc commencé le vendredi en entrant immédiatement dans le vif du sujet avec un de mes groupes préférés (j'ai même mis mon kilt pour l'occasion).


Crédits photos : Emilie Bardalou

Biffy Clyro nous a offert un set incisif (en même temps, ils n'avaient pas le choix, ils jouaient tôt et pas assez longtemps). Le groupe a une énergie et une efficacité taillées pour les grandes scènes comme pour les salles intimistes. C'est vraiment un des meilleurs groupes de live au monde selon moi. Même s'il arrive qu'ils donnent des concerts pas ouf (setlist pas géniale..), je ne les ai jamais vus ne pas se donner à fond et tout donner. Et aujourd'hui on était dans un bon jour. Les Écossais n'ont pas perdu de temps. Torse nu dès le premier morceau, Simon Neil et sa bande envoient un rock massif, ultra-carré, soutenu par des refrains taillés pour les stades ("Many of Horror", "The Captain"). Une efficacité brute qui met immédiatement dans le bain. Bien évidemment, j'ai lâché ma petite larme sur "Mountains". Ce groupe cartonne dans le monde sauf en France ou ça stagne un peu, je comprends qu'on leur donne pas la Grande Scène, mais un slot en soirée avec un set d'une heure et demie, ça aurait été bien.


Crédits photos : Marina Viguier

Transition plus fraîche et changement de décor avec le duo britannique Wet Leg, qui déroule son post-punk flegmatique et ses tubes entêtants devant une foule déjà conquise. Entre nonchalance étudiée, basses bondissantes et sarcasme post-punk, le set déroule une indie-pop-rock rafraîchissante. "Chaise Longue" et "Wet Dream" déclenchent des vagues de dandinements collectifs dans une ambiance très légère et cool. La chanteuse est ultra charismatique, mais le groupe peine à occuper l'espace de la grande scène.

Petite pause bouffe avec un aperçu sur les Black Keys de loin, suffisant pour capter leur groove blues-rock impeccablement rôdé. Le duo d'Akron assure le service minimum mais avec une classe folle. Gros riffs garage-blues, son lourd et enchaînement de tubes ("Lonely Boy", "Gold on the Ceiling"). Impeccable pour manger mon falafel un peu cher mais très bon.


Crédits photos : Emilie Bardalou

On termine avec le sommet de la soirée : Nick Cave and the Bad Seeds. Une démonstration théâtrale, intense, presque mystique. Cave habite l'espace, harangue le public et transforme le festival en cathédrale ténébreuse. Cave ne joue pas, il officie. Poète habité, accroché aux mains du premier rang, il alterne rage cathartique et moments de grâce absolue ("Into My Arms"). Une expérience physique et émotionnelle d'une intensité rare.

Le samedi était une journée à forte densité d'amplis survoltés. C'était limite trop, car impossible de voir un concert en entier sous peine de rater le début du suivant à l'autre bout du festival. Le domaine de Saint-Cloud est magnifique quand il fait beau, mais c'est très grand, tout en longueur et quand il pleut, ça se transforme vite en un immense champ de boue. Aller d'une scène à l'autre peut parfois prendre 20 minutes (si tu te tapes la gadoue et la foule). Mais on ne va pas se plaindre car il y avait une programmation de folie et les groupes français n'étaient pas là pour faire de la figuration.


Crédits photos : Olivier Hoffschir

Les Marseillais de Novelists ont ouvert le bal avec une précision chirurgicale, parfaits pour se mettre en jambe. L'un des plus beaux fleurons de la scène metalcore française. C'est précis, technique, lourd et extrêmement propre techniquement. Une ouverture de journée idéale pour secouer la boue du domaine qui commence à s'accumuler sur nos chaussures et pantalons. Malgré la pluie, ils ont envoyé grave. On a eu droit à un feat. avec Flo de Landmvrks et un changement vestimentaire de Camille, la chanteuse. Cette tenue rose en mousseline était le rayon de soleil qui manquait à cette journée. Camille, qui prend de plus en plus sa place en live et c'est génial.

Petite frustration du jour : les Lambrini Girls passent à la trappe, créneau bloqué pour une interview en coulisses. C'est le jeu du festivalier accrédité (la vidéo de cette interview est disponible sur l'Instagram de Froggy's Delight.).


Crédits photos : Antoine Jaussaud

De retour devant les enceintes, on se prend Landmvrks qui envoie une décharge metalcore d'une violence réjouissante sur la grande scène. Le rouleau compresseur marseillais en pleine ascension mérite sa réputation. Les pogos et les wall of death s'enchaînent sans interruption sur un metalcore ultra-dynamique, teinté de touches hip-hop. Une énergie contagieuse qui met la foule à genoux. Le son est hyper clair et propre (contrairement à des groupes bien plus gros qu'eux). La scéno, avec des statues et les écrans géants, marche trop bien. Presque déçu de ne pas les voir à la nuit tombée pour multiplier l'effet. Je les avais déjà vus en fest et en salle, mais là, je me suis pris une claque. Il y a quelques années, j'ai prêté allégeance à Rise of The Northstar, comme étant le meilleur groupe français. Je vais devoir faire de la place dans mon cœur pour Landmvrks.

Au-delà de mes goûts perso, j'ai ressenti une immense fierté, à voir Novelists et Landmvrks donner des concerts aussi bon, devant une foule si immense dans un festival généraliste grand public. C'est comme Gojira aux JO, c'est une question de représentation. La scène metal française existe, elle est hyper douée et cartonne dans le monde, mais n'est pas diffusée dans les médias mainstream en France. Là, ça commence à bouger, c'est bien ! Merci Rock en Seine pour ça.


Crédits photos : Antoine Jaussaud

Petite pause sandwich au poulet qui avait un goût de thon (je ne conseille pas) avant la déferlante stoner / grunge de Grandma's Ashes, toujours aussi percutantes. Le trio féminin parisien livre un set captivant, croisement parfait entre stoner lourd et rock alternatif tranchant. Des harmonies vocales envoûtantes posées sur des rythmiques massives : une vraie claque scénique. Je vais encore râler pour défendre la scène française, mais elles méritaient une scène plus grande et surtout de meilleurs lights.


Crédits photos : Olivier Hoffschir

A la nuit tombée, l'ouragan hardcore positif de Turnstile retourne le pit. Pas une seconde de répit : le groupe saute partout, la foule s'embrase et le public reprend chaque parole. C'est frais, urgent, positif et incroyablement fédérateur. Par contre, il aurait fallu les mettre en Main Stage, car vu l'affluence, une grosse partie du public n'a fait qu'écouter sans rien voir ou presque.


Crédits photos : Olivier Hoffschir

L'enchaînement avec la suite a été compliqué car le set de Turnstile se terminait quand commençait la messe lourde et planante de Deftones, maître absolu des tensions et des atmosphères saturées. Mes chaussures n'auront pas survécu aux glissades dans la boue quand je courais pour en rater le moins possible. Mes genoux et mon dos seront en convalescence encore quelque temps...

Chino Moreno et ses acolytes (oui sans Stef qui veut plus prendre l'avion et depuis le renvoi de Sergio, les concerts de Deftones en Europe, c'est un peu le Chino Show) rappellent instantanément pourquoi le groupe reste un monstre sacré à part dans le paysage rock / metal. Dès les premières notes, le groupe de Sacramento dresse un mur de son phénoménal, où la lourdeur poisseuse des guitares vient percuter des textures aériennes.

Chino Moreno, égal à lui-même, habite la scène avec une frénésie hypnotique. Bondissant sans arrêt, haranguant la foule, il navigue entre murmures éthérés et hurlements d'une violence viscérale. Le son était particulièrement crade (surtout si on compare à Landmvrks quelques heures avant), est ce que c'était pour masquer les tonnes d'effets sur la voix ou juste la flemme de prendre un ingé son qui maîtrise le lieu ? Mystère... Mais Chino tient le choc, passant d'une sensualité sombre à une rage pure. Le groupe équilibre parfaitement son set entre brutalité lourde et mélancolie planante, enchaînant les sommets de sa discographie : la tension hypnotique de "Change (In the House of Flies)" transforme la foule en une mer de bras levés, tandis que l'urgence de "Be Quiet and Drive (Far Away)" déclenche des mouvements de foule massifs. En live, Deftones ne cherche pas à faire dans la démonstration technique gratuite, mais installe une transe immersive, sombre et cathartique aidé par les vidéos d'ambiance sur les écrans géants. D'ailleurs c'est très beau et immersif, mais les gens au fond devaient avoir bien le seum de voir de belles images abstraites sans voir ou presque le groupe. Un set malgré tout magistral qui prouve que leur formule n'a pas pris une ride.

Changement de rythme pour le dernier jour. Le dimanche, on a ramené l'héritier pour un test de l'espace Mini Rock en Seine. Le temps de constater que la relève est assurée dans un cadre parfaitement pensé pour les plus jeunes, En effet, pour les moins de 11 ans, le billet est à 20 euros, ce qui est moins cher qu'une nounou, L'espace est sécurisé avec pleins d'animateurs pros qui gèrent les enfants, et pleins d'activités sont proposées. Pour notre part, on a testé l'initiation à la batterie, aux platines de DJ, mais il y avait aussi des instruments de musique, des ateliers pour se maquiller et s'habiller comme une rockstar, des activités manuelles, des jeux, des tablettes de lecture sans écran, un mini concert, un bar à sirop à volonté... On est resté avec notre fils, mais on peut aussi les laisser et profiter des concerts de l'après-midi, tant qu'on n'oublie pas de venir les rechercher avant 20h30. On a tenu quand même à montrer le festival à notre rejeton, on s'est donc baladés et on a fait le tour des activités des stands partenaires pour s'amuser et gratter des goodies (merci à la dame du stand Lidl d'avoir donné le dernier bob à mon fils).


Crédits photos : Roxane Mo

Puis il a été temps de se recentrer sur l'essentiel et direction la grande scène (avec des churros). Quand The Cure prend possession de la scène, le temps semble subitement s'arrêter. Robert Smith s'avance vers le public avec cette silhouette mythique et sa chevelure ébouriffée, rouge à lèvres et regard timide, prenant le temps de scruter la foule de gauche à droite avant de faire résonner les premières notes. Et dès qu'il ouvre la bouche, la magie opère. La voix est intacte, d'une pureté et d'une clarté sidérantes, comme figée dans les années 80.

Ce qui frappe immédiatement, c'est la générosité sans réserve du groupe. Là où la plupart des têtes d'affiche de festival expédient un set calibré de 1h30, The Cure s'installe pour bien plus de deux heures d'un voyage musical d'une densité rare. Le son est d'une profondeur absolue : les basses rondes et hypnotiques soutiennent des nappes de synthétiseurs et des guitares ciselées qui créent une atmosphère à la fois mélancolique et enveloppante.

Le concert est une véritable leçon de dramaturgie. Le groupe commence par installer ses ambiances les plus sombres, cold-wave et hypnotiques portée par une rythmique martelée qui plonge le domaine de Saint-Cloud dans une transe gothique sublime. Puis, au fil des minutes, le set glisse vers une célébration pop lumineuse et intemporelle. C'est certain qu'on aurait aimé avoir plus des classiques tubesques disséminés tout le long du set plutôt que regroupés à la fin. Un set de festival, ce n'est pas comme un concert en salle, il n'y a pas que les fans hardcore, c'est bien de penser aussi aux autres (même si je comprends la démarche).

Toute la plaine de Saint-Cloud chante à l'unisson, réunissant plusieurs générations sous le même enchantement. Robert Smith salue longuement, visiblement ému par la ferveur du public. Une démonstration d'élégance, de classe et de passion qui clôture le festival de la plus belle des manières.

Rock en Seine a prouvé une fois de plus sa capacité à faire cohabiter la violence brute des fosses metal, l'urgence post-punk et la poésie majestueuse des légendes du rock. Cette édition 2026 aura tenu toutes ses promesses, malgré la météo. On repart le corps brisé, les oreilles sifflantes, les fringues boueuses mais avec la certitude d'avoir vécu quelques uns des plus beaux moments de live de l'été. Vivement l'année prochaine !