En 2021, Chelsea Wolfe invitait Emma Ruth Rundle sur le très beau "Anhedonia" , un titre sombre et atmosphérique où leurs deux univers se répondaient à merveille. Voilà qu’un peu plus de cinq ans plus tard, les deux artistes sortent chacune un nouvel album à seulement quelques semaines d’intervalle.
Cinq ans après Engine of Hell, Emma Ruth Rundle revient donc avec un nouveau disque qui semble presque prendre le chemin inverse, et cela pour notre plus grand plaisir. Là où son prédécesseur réduisait les sonorités à l’essentiel, une voix, une guitare ou un piano et des arrangements minimalistes, "These Killing Times" retrouve une ampleur électrique et une orchestration beaucoup plus riche et puissante.
Le noyau du disque repose pourtant sur un trio relativement restreint : Emma Ruth Rundle aux guitares, claviers et chant, Jess Gowrie à la batterie et Troy Zeigler à la basse. Mais cette formation est enrichie par de nombreux invités parmi lesquels Patrick Shiroishi, Nick Reinhart, Gina Gleason de Baroness, Amelia Baker, Marissa Nadler ou encore George Clarke. Un choix qui participe pleinement à l’identité de l’album. "These Killing Times" apparaît ainsi comme une sorte d’œuvre de résistance collective face à l’état du monde, moins autocentrée que pouvait l’être Engine of Hell. Le changement de tonalité émotionnelle est palpable et cette idée de communauté traverse véritablement tout le disque.
Dès "Powerless", le ton est donné. Une guitare d’abord plutôt discrète accompagne la voix d’Emma Ruth Rundle avant qu’une montée progressive ne donne au morceau une dimension presque cathartique. La batterie et la basse apportent rapidement une belle densité à l’ensemble tandis que les guitares de Nick Reinhart épaississent progressivement le titre. Une entrée en matière toute en retenue qui finit pourtant par laisser exploser cette colère qui parcourt l’album.
"God’s Picture" débute sur quelques notes acoustiques, la délicatesse d’un piano et surtout le saxophone de Patrick Shiroishi utilisé avec beaucoup de subtilité. Sur ce magnifique titre, on a presque l’impression que le groupe joue à quelques mètres de nous. Il s’en dégage un sentiment de proximité assez saisissant, renforcé par une palette vocale particulièrement intéressante. C’est aussi l’un des morceaux qui semble cristalliser le mieux le thème général du disque : une sorte de supplique adressée à Dieu pour tenter d’échapper à un destin qui paraît déjà écrit et guère optimiste.
"Anvil", enrichi de violon et de violoncelle, joue pendant cinq minutes sur les contrastes entre délicatesse et tension. Une durée qui constitue d’ailleurs plus ou moins la norme sur cet album, les morceaux prenant généralement le temps de s’installer et de construire progressivement leurs atmosphères.
Sur "Catherine Wheel", les guitares reprennent largement possession de l’espace. Emma Ruth Rundle est notamment accompagnée par Gina Gleason et Nick Reinhart, qui viennent épaissir un morceau plus électrique et plus massif sans jamais sacrifier une certaine fragilité.
"Enough" laisse davantage respirer les arrangements avant de gagner progressivement en intensité. Là encore, Emma Ruth Rundle refuse la facilité d’une explosion immédiate et préfère construire son morceau couche après couche jusqu’à lui donner une force considérable.
Avec ses presque huit minutes, "Human Kindness" porte déjà une partie de son programme dans son titre. Cordes, guitares et voix s’y accumulent avant que "Oceans of Time", ne referme celui-ci dans un registre beaucoup plus dépouillé. Après toute la tension accumulée jusque-là, cette conclusion donne presque l’impression d’apercevoir enfin un peu de lumière.
"These Killing Times" est un disque sombre, inquiet et traversé par une rage qui reste pourtant toujours subtile. Un peu comme sur le dernier Chelsea Wolfe, la noirceur ne semble plus constituer une destination ou une fatalité. Elle devient quelque chose contre lequel lutter.
Et c’est probablement là que réside la grande force de ce nouvel album. Emma Ruth Rundle ne renie absolument rien de cette vulnérabilité qui a toujours habité sa musique, mais elle choisit cette fois de la confronter, de façon collective, au monde qui l’entoure plutôt que de simplement s’y abandonner. Une volonté commune de lutter pour trouver un chemin vers quelque chose de plus lumineux. Cette orientation. donne à These Killing Times une profondeur supplémentaire et probablement l’un des albums les plus accomplis de sa carrière.
