Quarante ans après leur formation à Cincinnati, et à rebours de la logique commémorative qui pousse tant et tant de formations de leur génération vers le circuit nostalgique des reprises intégrales d'albums-cultes, The Afghan Whigs livrent avec Soft Control leur dixième disque. L’album a été façonné dans quatre lieux aux résonances symboliques distinctes : Fireside Sound à Joshua Tree, les studios Marigny à La Nouvelle-Orléans, Gold Diggers Sound à East Hollywood et Sycamore à Cincinnati même, comme si Greg Dulli avait voulu faire le tour des géographies mythiques de sa propre carrière avant de refermer la boucle dans sa ville natale. Sur les vingt-deux morceaux enregistrés, dix seulement ont été retenus, resserrés en trente-sept minutes.
Ce qui frappe d’entrée à l'écoute de Soft Control, c'est la persistance d’une esthétique que l'on pourrait qualifier de "soul-rock gothique" : guitares distordues, lignes de basse groovy héritées du rhythm and blues, interventions de cuivres et d'harmonica qui viennent, par intermittence, ouvrir des poches de lumière dans une texture par ailleurs sombre. Cette continuité sonore perceptible dès l'ouverture avec "Jungle Roux", qui installe d'entrée un climat de tension moite portée par des chœurs en call-and-response d'inspiration gospel inscrit le disque dans la filiation directe du magnifique et sommet de leur carrière Gentlemen (1993) et de Black Love (1996), tout en assumant l'héritage plus feutré de 1965 (1998), matrice explicite de cette hybridation soul / rock que le groupe n'a cessé de creuser.
Un des intérêts de ce disque se trouve dans les textes. Là où l'ancien Dulli les construisait autour d'une rhétorique de la manipulation amoureuse, du cynisme, des fêlures et de l'auto-destruction celui de 2026 se présente en documentariste plus qu'en acteur de ses propres tourments. Le morceau "Duvateen", porté par un piano et une entrée en voix de tête qui tranche avec le grain rocailleux habituel du chanteur (avec des petits côtés Rod Stewart), en constitue l'exemple le plus abouti : la mélodie y progresse par paliers vers une envolée émotive qui ressemble davantage à de l’apaisement qu'à une crise.
L'économie de moyens qui caractérise la séquence des dix titres montre un montage d'une rigueur remarquable, comme si chaque morceau avait été calibré pour contraster avec celui qui le précède plutôt que pour en prolonger l’atmosphère. "My Lover" explore ainsi une veine presque poisseuse, avant que le superbe "The Deepest Part of the Darkest Shadow" et "Mariah Luster" ne viennent y opposer, par des arrangements amples, un lyrisme, une dimension presque orchestrale qui n'est pas sans évoquer certains passages d'In Spades (2017). Puis "Memphis, Texas" emporté par des embardées d’harmonica, et "Loose Talk", plus âpre, referment ce jeu de contrastes en ravivant, le temps de deux titres, cette charge d'intensité qui a longtemps fait la signature du groupe, preuve que l'apaisement revendiqué par Dulli ne s'accompagne d'aucun renoncement à la tension dramatique qui a toujours structuré son écriture.
Soft Control occupe une position singulière dans la discographie des Afghan Whigs : celle d'un disque de maturité (oui !) qui ne cherche ni à renier, ni à figer l'héritage esthétique du groupe. Il s'inscrit dans cette catégorie, de ce que l’on pourrait appeler des "albums de l'âge" au sens où le vieillissement y devient un objet esthétique à part entière, en tout cas un élément esthétique fondamental (un peu comme chez Springsteen ou les Stones) plutôt qu'une contrainte à masquer. Un automne assumé à l’image du très beau et dernier titre "A simulation".
