"A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
Golfes d’ombre ; E, candeur des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes" Voyelles, Arthur Rimbaud.
Et si Weezer avait toujours de l'or au bout des doigts après plus de trente ans de carrière? Depuis la parution de leur premier disque en 1994, Weezer a développé une pratique singulière dans l'histoire du rock alternatif : republier régulièrement le même titre, celui du groupe lui-même, pour désigner des albums différents, distingués les uns des autres uniquement par la teinte dominante de leur pochette. Cette série, que le groupe a lui-même institutionnalisée sous l'appellation Coloring Book, compte à ce jour sept volumes : l'album Bleu (1994), l'album Vert (2001), l'album Rouge (2008), l'album Blanc (2016), l'album Turquoise (2019, disque de reprises), l'album Noir (2019) et, désormais, l'album Or (2026).
La couleur de pochette fonctionne ainsi chez Weezer comme un substitut fonctionnel au titre d'œuvre : privé de nom propre, l'auditeur se voit contraint de désigner chaque disque par un simple repère visuel, la teinte dominante de la couverture. Ce dispositif n'était au départ qu'un hasard : l'album de 1994 a été surnommé "Bleu" après coup, simplement parce que sa pochette était sur fond bleu. La couleur n'est devenue un véritable choix qu'à partir de l'album de 2001, dont la pochette reprend volontairement celle du premier disque, mais sur fond vert. À partir de ce moment, elle cesse d'être un hasard de conception graphique pour devenir un signal explicite adressé au public : celui d'une filiation revendiquée avec le disque fondateur de 1994.
Ce geste de citation visuelle a une conséquence directe sur la réception : chaque nouvel album éponyme est immédiatement inscrit, avant même son écoute, dans une généalogie qui invite à la comparaison avec le mètre étalon du groupe, le disque bleu et son successeur non éponyme, Pinkerton (1996), généralement considérés comme les sommets artistiques de la discographie. La couleur agit ainsi comme un cadre interprétatif préalable à l'écoute, orientant l'attente du public vers un jugement de continuité ou de rupture par rapport à ces deux références fondatrices.
L'album Bleu, accueilli au départ de façon mitigée, a fait l'objet d'une réévaluation progressive qui en a fait, avec le recul, la référence absolue de la discographie du groupe. L’album Vert illustre à l'inverse une réception plus ambivalente : son succès commercial et son efficacité mélodique en ont fait un disque populaire, mais la simplicité de son écriture en fait aux yeux de beaucoup un compromis commercial plus qu'une réelle réussite artistique. L'album Rouge, lui, divise franchement : certains saluent son ambition expérimentale, d'autres y voient un manque de cohérence, si bien que le rouge n'est jamais devenu, contrairement au bleu ou à l'or, un signe univoque de qualité. L'album Blanc peut quant à lui être qualifié de disque "agréable", tandis que l'album Turquoise, composé exclusivement de reprises, échappe largement à l'exercice comparatif, son statut de projet secondaire le plaçant hors cadre. L'album Noir, enfin, considéré comme le plus faible de la série, a contribué à associer, dans le discours des amateurs, la teinte noire à l'idée d'un relatif échec artistique.
L'attribution du nom "Or" à ce nouveau disque présente, à cet égard, un intérêt particulier. Contrairement aux teintes précédentes de la série : bleu, vert, rouge, blanc, turquoise, noir, dont la charge symbolique restait relativement neutre avant d'être investie a posteriori par la réception critique, la couleur or porte d'emblée, dans la langue courante une connotation de valeur positive. Le choix de ce nom ne relève donc pas de la seule continuité chromatique de la série : il constitue un geste qui favorise, avant toute écoute, un jugement de valeur favorable suggéré par le titre lui-même. Ce geste est renforcé par la sortie d'un coffret réunissant l'ensemble des volumes antérieurs sous l'appellation Coloring Book : en se présentant comme le septième et plus récent chapitre d'une collection déjà constituée en corpus fermé, l'album endosse implicitement le rôle de synthèse, voire d'aboutissement, d'une trajectoire. Il marque surtout un retour aux fondamentaux, en toute connaissance de cause : la pochette monochrome dorée, ornée de quatre symboles renvoyant à chaque membre, assume pleinement cette intention : ce disque veut clore une boucle ouverte en 1994, trente-deux ans et une tournée anniversaire plus tard.
Le contexte de production est, à bien des égards, le véritable sujet de ce disque. Après la coupure qui a suivi les quatre EP du projet SZNZ (2022) et Van Weezer (2021), une période peu marquante pour le groupe, bien qu'OK Human (2021) en ait été une (très) belle réussite, les quatre membres, Rivers Cuomo, Patrick Wilson, Brian Bell et Scott Shriner, sont retournés en studio pour composer collectivement, ce qui ne s'était pas produit depuis les débuts du groupe. Wilson et Cuomo co-écrivent des structures de chansons ensemble pour la première fois depuis le Blue Album. Le choix des deux producteurs confirme cette volonté de pluralité créative : Klas Åhlund, avec une approche cadrée et rigoureuse, et Kenneth Blume, qui revendique vouloir livrer "l'album Weezer le plus violent". Il en résulte une production particulièrement intéressante, marquée par un retour au son de groupe brut plutôt qu'au polissage des dernières productions.
Le tracklisting, dix titres, un format sec et "à l'ancienne", assume pleinement l'autoréférence : "C.E.O." fonctionne en miroir explicite de "Undone - The Sweater Song", Cuomo y commentant lui-même, non sans ironie désabusée, l'attente d'un public qui ne veut que "les classiques". C'est là l'un des ressorts du disque : peut-on rejouer sincèrement sa propre nostalgie sans sombrer dans le pastiche ? Le single "We Might As Well Be Strangers", avec Karly Hartzman de Wednesday, mêle le songwriting de Weezer à l'indie rock de la scène actuelle, la voix de Hartzman venant justement déstabiliser le classicisme mélodique de Cuomo. "Shine Again", premier single, assumait déjà des teintes desert-rock / stoner inhabituelles chez le groupe, référence revendiquée par les producteurs eux-mêmes. On retrouve naturellement, tout du long du disque la dynamique "quiet-loud", c'est-à-dire l'alternance entre passages en retenue, généralement portés par la voix de Rivers Cuomo et une instrumentation minimale, et déflagrations en power-chords impliquant l'ensemble de la formation. Le chant de Rivers Cuomo conserve, sur l'ensemble du disque, les caractéristiques qui définissent son style depuis les années 1990 : une tessiture évoluant fréquemment vers le registre de fausset, une diction marquée par un phrasé proche du parlé-chanté sur certains passages, et un usage récurrent de mélodies pentatoniques simples posées sur des progressions d'accords majeurs-mineurs alternés, typiques du vocabulaire harmonique de la power pop.
Alors à la question si Weezer avait toujours de l'or au bout des doigts après plus de trente ans de carrière ? A l’écoute de ce disque la réponse est clairement oui !
