Mel Bonis, née Mélanie Hélène Bonis à Paris le 21 janvier 1858 et morte le 18 mars 1937, est aujourd'hui reconnue comme l'une des figures majeures de la redécouverte du patrimoine musical français de la Belle Époque. Afin d'éviter les préjugés liés au genre, elle choisit de signer ses œuvres du prénom abrégé "Mel", pseudonyme volontairement ambigu qui favorisa la diffusion de sa musique dans un milieu largement dominé par les hommes.

Issue d'une famille bourgeoise très pieuse, Mel Bonis apprend le piano de manière autodidacte avant d'être remarquée par César Franck, qui encourage son admission au Conservatoire de Paris en 1876. Elle y étudie l'harmonie, l'accompagnement et la composition auprès d'Ernest Guiraud, tout en côtoyant notamment Claude Debussy et Gabriel Pierné. Ses études sont interrompues lorsque sa famille s'oppose à sa relation avec le chanteur Amédée Hettich et lui impose un mariage avec l'industriel Albert Domange, beaucoup plus âgé qu'elle. Pendant près de dix ans, ses activités musicales sont fortement limitées par ses responsabilités familiales.

À partir des années 1890, encouragée de nouveau par Hettich, elle reprend une activité de composition intense. Son catalogue compte plus de 300 œuvres, couvrant le piano, la musique de chambre, les mélodies, les œuvres religieuses, l'orgue et des œuvres orchestrales. Elle participe activement à la Société des Compositeurs de Musique, où elle exerce même des responsabilités administratives, fait exceptionnel pour une femme de son époque. Malgré plusieurs exécutions publiques prestigieuses avant la Première Guerre mondiale, sa musique tombe progressivement dans l'oubli après sa mort avant d'être largement redécouverte depuis les années 1990.

L'écriture orchestrale de Mel Bonis puisque c’est de cela dont il s’agit ici appartient au post-romantisme français, tout en intégrant des éléments annonçant l'impressionnisme musical. Son langage harmonique demeure essentiellement tonal mais s’enrichit d'accords enrichis, de chromatismes hérités de César Franck, de modes ecclésiastiques et orientalisants, de progressions modulantes très souples.

Son orchestration à la clarté formelle se caractérise par un équilibre permanent entre les pupitres (avec un emploi très coloré des bois), une grande transparence des textures, une finesse et une grande richesse de couleurs.

Rumon Gamba et BBC Scottish Symphony Orchestra se montrent brillants dans ce répertoire notamment dans La Suite en forme de valses, Le Chat sur le toit, les Trois Danses. Et puis naturellement dans la suite Trois Femmes de légende qui est sûrement le sommet de l’œuvre orchestrale de Mel Bonnis. Chaque mouvement correspond à un portrait psychologique féminin : Ophélie, inspirée de Shakespeare, décrite par une orchestration très fluide, des arabesques, où l'eau devient ici un véritable principe compositionnel : les motifs ondulent sans véritable cadence, Salomé où l'influence de l'orientalisme français est manifeste, la séduction mystérieuse, et Cléopâtre avec ses chromatismes expressifs, sa sensualité harmonique remarquable.

L'œuvre orchestrale de Mel Bonis occupe une place singulière dans la musique française de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. Située au croisement du romantisme tardif, du franckisme et de "l’impressionnisme", elle se distingue par une écriture orchestrale élégante, une harmonie raffinée et une remarquable profondeur expressive. Longtemps marginalisée en raison des préjugés de son époque, la compositrice apparaît désormais comme une créatrice de premier plan dont les partitions enrichissent la compréhension du renouvellement de la musique française autour de 1900 et dont ce disque donne une superbe interprétation.