Dix-huit ans de carrière et toujours ce même problème : Holy Wave fait partie de ces groupes qu'on croise dans toutes les bonnes discographies psychées sans jamais vraiment les voir occuper une place plus importante. I'm DADA, sixième album enregistré à Ensenada avec Lorelle Meets the Obsolete, ne va sans doute pas régler cette injustice mais il en dit long sur ce qui fait la valeur discrète de ce quatuor texan.

Le titre est un jeu de mots à double détente : Dada le mouvement, et "dada" au sens de père. Cette double lecture structure tout le disque, et c'est sa plus grande réussite conceptuelle. Plutôt que de traiter la paternité comme un sujet à illustrer frontalement, le groupe la fait infuser dans la texture même du son : des boucles qui reviennent sans jamais se répéter à l'identique, une hypnose qui n'est plus celle, un peu paresseuse, de leurs disques passés, mais une hypnose habitée. On sent, dans la manière dont les morceaux s'installent avant de bouger, quelque chose de la patience qu'impose un enfant en bas âge, moins une métaphore appuyée qu'une manière de composer.

Musicalement, le vrai geste de cet album est un resserrement. Holy Wave a longtemps navigué dans une brume confortable, où l'atmosphère faisait office d'excuse à l'absence de développement. Ici, les morceaux ont une colonne vertébrale rythmique beaucoup plus nette, l'influence du duo mexicain se sent moins dans une couleur sonore particulière que dans une discipline de groove, quelque chose de plus motorik, plus cyclique, presque krautrock par endroits ("I'm DADA", "s33.u.in/HAL", "Dewey's dirge"…). C'est un disque qui marche, littéralement, alors que les précédents avaient tendance à flotter (c’est encore le cas dans "Happy song", "To the other", "Too one", "Lull"…).

Cela dit, ce resserrement a un coût : une partie du mystère. Les albums antérieurs de Holy Wave tiraient leur charme d'une forme de dérive volontaire, où l'auditeur ne savait jamais très bien où il mettait les pieds. I'm DADA est un disque plus lisible, plus maîtrisé et donc un peu moins surprenant. La séquence centrale, où les morceaux s'enchaînent sur des tempos et des textures assez proches, use un peu la formule avant que le morceau-titre ne vienne réinjecter de la tension, avec ses guitares comprimées et ses samples renversés qui sonnent comme la première vraie prise de risque de la deuxième moitié du disque.

Les voix, toujours immergées sous des tonnes de réverbe, continuent de fonctionner comme un instrument parmi d'autres plutôt que comme un vecteur direct, un choix qui sert bien l'ambiguïté émotionnelle du disque (parentalité, rupture, incertitude technologique) mais qui peut aussi frustrer un auditeur cherchant quelque chose de plus direct.

Au final, I'm DADA est un disque lumineux, hypnotique, mais n'est pas la réinvention qu'un sixième album audacieux aurait pu être, mais un disque de maturité au sens le plus large : celui d'un groupe qui a arrêté de chercher à impressionner pour se concentrer sur ce qu'il fait vraiment bien. Pour l'auditeur déjà familier de Holy Wave, c'est probablement leur disque le plus abouti formellement. Pour un néophyte, c'est une porte d'entrée honnête, quoique moins spectaculaire qu’Interloper (2020) dans un univers qui continue, patiemment, à creuser son sillon.